Parmi les nouveautés manga, on trouve de plus en plus de versions Deluxe de séries cultes, souvent rééditées 10 ou 20 ans après leur parution originale, comme Ghost in the Shell, Akira et Ranma 1/2. Nouvel eldorado commercial ou véritable prise de risque éditoriale ? Les éditions Glénat et Kana nous répondent.

Ghost in the Shell, Akira, Dragon Ball, Monster, Death Note… Depuis plusieurs années, les rééditions Deluxe de nombreux mangas cultes trônent sur les étals des librairies, aux côtés de titres inédits fraîchement arrivés sur le marché francophone. Dernier exemple en date ? Le lancement, ce 18 octobre, d’une « Perfect Edition » de Ranma 1/2 (Glénat), le classique d’aventure et d’humour de Rumiko Takashi initialement paru en France dans les années 1990.

Pages couleur, format semi-poche, sens de lecture japonais, nouvelle traduction, onomatopées originales… Cette réédition basée sur une édition Deluxe parue récemment au Japon est l’occasion de (re)découvrir les péripéties de Ranma, un jeune homme qui tente de s’entraîner du mieux possible aux arts martiaux malgré la malédiction qui l’accable : il se transforme en fille dès qu’il est mouillé par de l’eau…

Comment expliquer l’émergence de ces éditions revues et augmentées ? Les classiques des années 1980 ou 1990 trouvent-ils encore leur public plusieurs décennies après leur parution originale ? Satoko Inaba, directrice éditoriale des éditions Glénat Manga, et Christel Hoolans, directrice des éditions Kana, reviennent pour Numerama sur les coulisses de ces éditions Deluxe.

Le premier tome de Ranma 1/2 dans sa version française originale — © Rumiko Takashi / Shôgakukan

« Un écrin pour une nouvelle vie en librairie »

« Perfect Edition », « Ultimate », « Intégrale »… Les appellations sont nombreuses pour désigner ces rééditions, qui peuvent prendre des formes variées, du grand format (plus proche des BD européennes) au semi-poche. Elles compilent en revanche quasi-systématiquement deux tomes de l’édition originale — dite « simple » — en un.

À l’instar d’un manga inédit, toute réédition Deluxe se fait au cas par cas, mais selon des critères bien différents des nouveautés, comme l’explique Satoko Inaba : « Si la série est représentative de notre catalogue et fait figure d’incontournable, la question d’une édition prestige peut s’envisager. […] Or, pour acquérir ce statut, un succès critique est tout autant nécessaire qu’une certaine ancienneté dans le catalogue. Il faut en  effet que le titre puisse obtenir une certaine patine pour prétendre à une édition Deluxe, comme une sorte d’écrin proposé pour une nouvelle vie en librairie. »

Pour concrétiser cette envie, l’accord des ayants droit japonais est évidemment indispensable. Les chances de les convaincre varient fortement selon que l’éditeur français se propose de publier une version Deluxe reprenant une version enrichie déjà parue au Japon, ou de créer sa propre édition « Ultimate », conçue par ses soins.

Extrait de Ranma 1/2 dans sa version Deluxe — © 2013 Rumiko TAKAHASHI / SHOGAKUKAN

« Les auteurs veulent plutôt garder la main sur leur création »

« Généralement, la demande [de réédition] est plutôt bien vue puisque cela prouve le dynamisme de l’éditeur local et son intérêt pour la série, souligne Christel Hoolans. Nous avons déjà [proposé nos propres éditions Deluxe] à diverses reprises, mais c’est rarement accepté car les auteurs et les éditeurs d’origine veulent plutôt garder la main sur leur création. Mais il y a des exceptions, comme, chez nous, l’édition Death Note grand format qui n’existe pas sous cette forme au Japon. »

Satoko Inaba dresse le même constat : « L’ayant droit accueille généralement ce genre de demande avec bienveillance. […] Dans le cas d’une version inédite, comme ça a pu être le cas pour l’anthologie Moto Hagio par exemple, il est important de tout définir en amont avec lui, depuis le format et la pagination, jusqu’à la répartition des histoires, la maquette du coffret, etc. […] L’ayant droit et l’auteur ont besoin de se projeter pour déterminer si, oui ou non, une telle version leur plaira. Donc, plus vous êtes précis, meilleure est la discussion. »

Les éditions Deluxe pré-existantes au Japon, comme celle de Monster (Kana), ont de fait plus de chance de s’exporter dans l’Hexagone. Ce qui implique malgré tout un travail éditorial conséquent, comme l’explique Christel Hoolans : « Parfois l’auteur original profite de cette édition pour corriger quelques pages [comme Naoki Urasawa avec Monster], donc nous rachetons tout le matériel. Nous relettrons l’ensemble et en profitons souvent pour commander une nouvelle traduction : c’est vraiment l’occasion de corriger des détails qui étaient passés à la trappe dans la première édition. »

L’édition Intégrale de Monster © Naoki Urasawa Takashi / Shôgakukan

Un succès commercial loin d’être garanti

L’édition Deluxe d’Akira — © Katsuhiro Otomo / Kôdansha

Dans d’autres cas, une actualité majeure peut justifier d’une réédition, comme pour le grand format d’Akira. Cette version supervisée par Katsuhiro Otomo lui-même devait être lancée à l’occasion de sa venue exceptionnelle au Festival de la bande dessinée d’Angoulême, en janvier 2016. Si deux tomes sont actuellement sortis sur les six prévus, les lecteurs sont nombreux à se plaindre des reports quasi-systématiques de parution, dus notamment à la grande exigence du mangaka sur le rendu final.

Mais malgré le statut souvent culte de ces séries, les éditions Kana et Glénat assurent que le succès commercial de ces rééditions est loin d’être garanti. Satoko Inaba explique ainsi : « D’une part, il n’est pas certain que les fans qui ont acheté la première version se ruent sur une nouvelle édition. S’ils ont déjà le titre dans leur bibliothèque, pourquoi le rachèteraient-ils ? D’autre part, les coûts de production pour ce genre d’ouvrage sont généralement plus élevés que sur une édition classique et le prix auquel est proposé l’édition [entre 12 à 20 euros selon le format] n’est pas proportionnel à cette variation ».

Christel Hoolans précise : « C’est assez risqué car les Deluxe sont des éditions qui paraissent quelques années après la fin de la série classique d’origine. Or, en manga, la plupart des séries disparaissent très vite après la fin de leur parution. Il y a très peu de mangas devenus classique sur notre marché, ils se comptent sur les doigts d’une main. Et   les coûts sont les mêmes que pour une nouveauté ».

Tirage plus réduit et ventes inférieures à l’édition originale

De fait, les ventes de l’édition d’origine sont généralement bien meilleures que celles de la réédition Deluxe, au tirage bien plus réduit que la première version puisqu’elles s’adressent à un public restreint : les lecteurs qui ne connaissent pas l’œuvre et les rares fidèles prêts à la racheter dans un nouveau format. Si de très bonnes ventes sont possibles — notamment pour l’intégrale de Monster — elles s’avèrent parfois décevantes, comme Kana a pu le constater avec l’édition Deluxe de Saint Seiya (Les Chevaliers du Zodiaque).

Les éditions Deluxe de mangas paraissant pour la première fois en France dans ce format ratent en revanche quasi-systématiquement leur rendez-vous avec le public. Chez Kana comme chez Glénat, les séries dites « patrimoniales » — celles de grands noms du manga comme Osamu Tezuka, Shotarô Ishinomori ou encore Tetsuya Chiba — peinent à séduire les lecteurs malgré leur succès critique ou leur réputation de classique du genre.

Les mangas cultes qui s’offrent une seconde jeunesse, eux, sont particulièrement scrutés par les fans, prêts à critiquer le moindre manquement dans ces versions augmentées. Le premier tome de la réédition Perfect de Ghost in the Shell avait ainsi donné lieu à de vives critiques sur la prétendue censure d’un passage, obligeant Glénat à préciser que cette décision était celle de l’auteur, Masamune Shirow.

L’édition Perfect de Ghost in the Shell — © Masamune Shirow / Kôdansha

Éviter de « perdre les lecteurs »

Si le succès global des éditions Deluxe est au rendez-vous, les éditeurs francophones restent bien conscients que celles-ci ne doivent pas non plus « noyer » les lecteurs, comme le précise Satoko Inaba :  « Ce risque existe effectivement, ce qui explique que nous distillions leur production avec parcimonie. Nous avons de nombreuses demandes pour des rééditions d’anciennes séries mais nous sommes conscients que toutes les mener de front risquerait justement de perdre nos lecteurs. Nous les étalons donc dans le temps, pour que chacun puisse y trouver sa place comme il le mérite. »

Les lecteurs adolescents qui ont grandi avec ces séries sont en effet nombreux à vouloir les redécouvrir, à l’âge adulte, dans une version enrichie, sous la forme d’un « bel objet » à exposer dans leur bibliothèque. Certains éditions font même l’objet de véritables arlésiennes, réclamées de longue date à leur éditeur francophone, à l’instar de Slam Dunk (Takehiko Inoue) et de Shaman King (Hiroyuki Takei), deux mangas phares du catalogue Kana, qui comptent tous les deux plus de 30 volumes et se sont achevés respectivement en 2004 et 2006.

Christel Hoolans partage l’envie de cette partie du lectorat : « Moi aussi, j’adorerais éditer [ces éditions Deluxe] car elles sont toutes les deux magnifiques. Ce sont des séries cultes à mes yeux et, en plus, la Deluxe de Shaman King contient la vraie fin imaginée par l’auteur. Mais elles sont impayables au vu du potentiel de vente. Or, je ne veux pas les faire au rabais. »

L’arlésienne Slam Dunk et la « transmission patrimoniale »

L’engouement de certains lecteurs pour l’édition Deluxe de Slam Dunk est tel qu’il a amené le YouTubeur influent LuccassTV à lancer un appel public sur Twitter pour évaluer son potentiel de vente :

Ces initiatives populaires ont-elles vraiment des chances d’aboutir si elles prennent vraiment une ampleur conséquente ? « Peut-être que si on mettait au point un système de précommande, cela pourrait se faire ? Une fois le palier minimum atteint, cela déclencherait la fabrication de l’album. Mais il faudrait s’engager sur la série… Et cela fait cher l’engagement du coup » s’amuse Christel Hoolans. La directrice des éditions Kana précise en outre : «  Souvent, le tome 1 se vend plutôt bien, mais cela dégringole très vite ensuite. »

Si les critères économiques restent prédominants, les éditeurs sont prêts à donner leur chance à des titres qui méritent selon eux une seconde jeunesse sans forcément garantir des ventes conséquentes. L’initiative vise à valoriser leur catalogue comme la culture manga au sens large.

« Les nouvelles éditions obéissent plutôt à une logique patrimoniale de transmission. Les nouveaux lecteurs ne connaissent pas forcément ces séries cultes ou n’ont pas envie de se lancer dans leur édition courante : leur proposer une édition revue et augmentée […] pour un prix à peine plus élevé, c’est un moyen de leur donner accès à ces monuments de la culture japonaise » conclut Satoko Inaba.