Depuis plusieurs années, l'intelligence artificielle AlphaGo de DeepMind (Google) multiplie les victoires contre les meilleurs joueurs du monde. Qu'en pensent les pratiquants français de la discipline ? Éléments de réponse à Japan Expo.

Au fond du parc des expositions de Villepinte, la sono tonitruante de Japan Expo résonne aussi fort que dans les autres allées du festival. Mais dans ce temple dédié à la culture populaire japonaise, l’air concentré des visiteurs installés autour des rangées de tables de la Fédération française de go détonne au milieu des cosplays et autres porteurs de pancartes « Free hugs ».

Ici, on joue au go, un jeu inventé en Chine il y a 2 700 ans et modernisé dans sa version japonaise, qui consiste à remporter plus de points que son adversaire sur le plateau où chacun dispose ses pierres (noires ou blanches). Et les victoires en série d’AlphaGo, l’intelligence artificielle développée par DeepMind (Google) qui a battu l’an dernier le champion sud-coréen Lee Sedol et, cette année de son « successeur » Ke Jie, sont dans toutes les têtes.

Clément Beni, secrétaire général adjoint de la Fédération française de go, est le premier à le reconnaître : « Contrairement aux échecs, où l’IA n’a rien changé, AlphaGo joue des coups qui intéressent les joueurs et que les professionnels ont commencé à regarder. On s’y intéresse de près : des coups qu’on ne pensait pas très bons sont vus sous un nouveau jour, ça a redonné une dynamique au jeu. »

« Beaucoup de joueurs aimeraient avoir un AlphaGo professeur »

Bérangère Le Maistre, membre de la Fédération française de go, dresse le même constat : « Je trouve qu’AlphaGo a une manière de jouer qui est originale par rapport à ce qu’on a l’habitude de voir. La particularité de sa technique, c’est qu’elle ne diffère pas tellement des humains. Nous, on joue avec de l’esthétique, des formes, et les logiciels de go aussi mais en étant plus efficaces que beaucoup d’humains. »

Bérangère Le Maistre est donc loin de partager les inquiétudes de certains pairs. « Il y en a que ça dérange, Certaines personnes sont vraiment anti-AlphaGo, elles disent que c’est la mort des joueurs de go, mais je ne suis pas d’accord. » précise celle qui a l’habitude d’affronter des bots au go, sur des plateformes dédiées. Un bon moyen, selon elle, de s’entraîner. Sans « subir de commentaire de l’adversaire à la fin de la partie » s’amuse-t-elle.

Clément Beni résume la problématique : « Il y a deux réponses : la première, c’est qu’on a réussi à créer un logiciel qui joue correctement au go, c’est très intéressant d’un point de vue scientifique. La seconde, elle est vue du joueur de go. Au début, j’étais sceptique mais finalement je suis convaincu. »

Aux yeux de Bérangère Le Maistre, qui a suivi en direct les matchs d’AlphaGo, contrairement à Clément Beni, la crainte de voir la discipline vampirisée par l’IA est injustifiée : « Est-ce que les machines ont remplacé les joueurs d’échec ? Non. Je pense que ce sera le même phénomène. Beaucoup de joueurs de go que je connais aimeraient en revanche avoir un AlphaGo professeur, grâce auquel on peut progresser. »

« 3 heures, ce n’est pas assez »

Elle nuance toutefois les exploits de l’IA de DeepMind : « J’aimerais le voir jouer contre des joueurs professionnels sur des parties vraiment longues, lors de grands tournois. Ça le mettrait plus sur un pied d’égalité avec l’humain, qui aurait le temps de réfléchir ! 3 heures maximum par joueur, ce n’est pas assez, quand on sait qu’AlphaGo calcule beaucoup plus vite qu’un humain »… et que certaines parties professionnelles peuvent durer 8 heures. Pour Clément Beni, l’inquiétude porte plutôt sur un autre terrain : « Maintenant qu’on a des logiciels qui jouent au go, est-ce qu’il n’y a pas des risques de triche pendant les tournois ? »

La retraite d’AlphaGo annoncée par DeepMind, n’a pas surpris Clément Beni :  « J’avais même été étonné, l’an dernier, qu’AlphaGo continue à se développer. Mon hypothèse, c’est que le défi est de faire aussi bien avec une machine moins puissante. […] Donc DeepMind a dû remplir l’objectif et s’arrête, ce n’est pas très étonnant, je pense qu’ils vont s’intéresser à d’autres sujets. On pensait déjà  l’an dernier qu’ils allaient s’arrêter, donc est-ce que c’est vraiment fini ? Rien n’est moins sûr. »

Les deux joueurs s’accordent en tout cas sur un point fort indéniable d’AlphaGo : la médiatisation de leur discipline. « Ça fait clairement connaître le go, conclut Clément Beni. Lors des 5 parties d’AlphaGo contre Lee Sedol, jeudego.org, le site qui permet d’apprendre les règles, a explosé [face au nombre de visites]. Et quand on parle du go aux gens maintenant, ils en ont entendu parler grâce à ça, on le voit dans les salons. Il y a même eu une rupture de stock de matériel de jeu l’an dernier. »

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