Passé par des séries aussi renommées que les X-Men et les Avengers, chez Marvel, Rick Remender a toujours tracé sa route d'auteur de comics, en se penchant sur les mœurs et les dérives de la société. Portrait d'un auteur au style singulier qui a désacralisé la Maison des idées et favorisé la prise de pouvoir des indépendants.

L’industrie de la bande dessinée américaine suscite aujourd’hui toute l’attention d’Hollywood. Depuis l’explosion des licences super-héroïques, que ce soit celles de Marvel Studios ou de Warner Bros/DC Comics voire des indépendants, le petit monde de l’édition US se retrouve observé et convoité comme jamais. Elle est pourtant bien plus petite, humaine, voire confidentielle que les blockbusters qu’elle inspire. Ce mélange des genres fait oublier aux lecteurs (et aux journalistes) une chose : les super-héros ne seraient rien sans des artistes pour écrire et dessiner leurs histoires.

Des artistes comme Frank Miller, Ed Brubaker ou Mark Millar l’ont bien compris en quittant les deux gros éditeurs et leurs personnages, pourtant si adulés, afin de créer leurs propres personnages, histoires et univers. Une logique qui n’a pas échappé à Rick Remender, scénariste américain, qui, après avoir tenu différents postes dans l’animation, le jeu vidéo ou la télévision, s’est lancé dans la bande dessinée. D’abord chez un petit éditeur, avant d’être repéré par Marvel, qu’il quittera quelques années après pour lancer ses propres créations — notamment Black Science, dont le cinquième tome vient de débarquer en français, et Tokyo Ghost, qui arrive à sa conclusion au bout du deuxième tome.

L’occasion de faire un petit retour sur le parcours de cet uncanny scénariste, qui aura profité de la Maison des Idées pour se faire la main, avant de créer une œuvre riche et éclectique chez Image Comics.

Remender’s Origins

Rick Remender grandit à Phoenix, dans l’Arizona. Très jeune, il tombe sur une couverture du quatrième épisode de  Secret Wars, qui voit naitre chez lui un amour fou pour la bande dessinée. Marvel boy convaincu, il tente, plus vieux, la Joe Kubert School of Cartoon and Graphic Art, mais n’y semble guère à l’aise et préfère postuler pour un travail d’animateur dans le studio de Don Bluth. Il enchainera avec différents travaux dans l’animation — notamment chez Warner, où il bossera sur quelques séquences du Géant de Fer de Brad Bird — avant de retourner vers sa première passion, la bande dessinée.

Déjà à l’époque, l’indépendance l’attire. Cette passion de la BD, il l’explorera tout en restant dans l’animation en auto-publiant son premier comic-book, Captain Dingleberry, avec Harper Jaten et Rory Hensly. Suivront ensuite d’autres projets chez des petits éditeurs. Au début des années 2000, il travaille toujours sur différents projets d’animation, mais va commencer à rentrer dans l’industrie des comics, réalisant l’encrage d’épisodes d’Avengers ou des Tortues Ninja. Mais en 2004, le jeune éditeur Image Comics lui offre la première possibilité d’écrire sa propre série. Ce sera un mix des plus personnels entre science-fiction kitch et ambiance noire plus moderne : Fear Agent.

Fear Agent, par Tony Moore

De l’indépendance à la Maison des Idées

« Un Flash Gordon complètement alcoolique, dans l’espace, qui rencontre des aliens », le scénariste décrit son personnage principal avec pas mal de dérision, et c’est l’esprit qui prédominera dans ses débuts. S’amusant à réutiliser de vieux concepts de science-fiction totalement oubliés, Remender les fait siens, ce qui lui permet de poser un décorum riche en références, pour mieux développer le parcours dépressif de son héros. Le scénariste ne va guère se limiter à cela, et développera d’autres concepts chez d’autres éditeurs, notamment The End League — sorte de Watchmen plus pop mais tout aussi nihiliste. D’autres titres suivront, et piqueront l’attention de Marvel, intéressé par le potentiel du jeune scénariste.

En 2008, Rick Remender débarque donc aux côtés de Matt Fraction pour l’aider à finir la série Punisher War Journal et se mettre dans le bain des méthodes de l’éditeur, pour ensuite lancer sa propre série consacrée à Frank Castle. Après une dizaine d’épisodes ramenant l’ancien militaire à un univers plus coloré et super-héroïque, il décide de transformer le Punisher en créature de Frankenstein, explorant les terrains inconnus et monstrueux de l’univers Marvel. En parallèle, il signe The Last Day of American Crime, un polar d’anticipation qui imagine un futur proche où le gouvernement américain décide de retirer toute monnaie physique de la circulation pour favoriser la monnaie virtuelle. Un sujet qui commençait à faire débat, et qui aujourd’hui pourrait faire office de docu-fiction.

Uncanny X-Force, par Esad Ribic

Ce premier pas chez Marvel lui offrira un contrat d’exclusivité, grâce auquel il pourra multiplier les titres à condition de ne pas réaliser d’œuvres originales chez des éditeurs concurrents. Il signe ainsi des scénarios de jeu vidéo comme Bulletstorm ou le premier Dead Space. Parmi ses travaux marveliens, on compte Uncanny X-Force, son plus long travail jusqu’à présent avec 37 numéros, réunissant Wolverine au centre d’une équipe de mutants mercenaires réuni pour gérer les situations les plus moralement dangereuses.

Le ton est radicalement plus sombre, plus punchy, pour un récit naviguant entre espionnage, science-fiction et action de série B. Un titre qui va s’imposer comme l’un des meilleurs de la ligne X-Men à son époque, et posera même les bases de ses travaux futurs. Car petit à petit, Remender fait preuve d’ambition, au point de s’imposer de plus en plus sur des titres stratégiques pour l’éditeur.

La lassitude Marvel

En 2011, l’éditeur lui confie deux titres clés de sa réorganisation éditoriale Marvel NOW, avec Captain America et Uncanny Avengers. Dans le premier, il y remplace en douceur un Steve Rogers vieillissant par son collègue Faucon, Sam Wilson, faisant crier au scandale une partie du lectorat, pas encore prêt à voir un Afro-Américain porter la bannière étoilée. Dans le second, fer de lance de l’opération Marvel NOW, il a la lourde tâche de continuer le propos de l’évènement Avengers v X-Men, crossover qui a mis au cœur de l’univers Marvel la problématique du racisme anti-mutant.

Il le fera en créant les Uncanny Avengers, première équipe ouvertement «  mixte » humains et mutants, et entraînera une autre polémique en faisant dire à un mutant, Havok, qu’il ne veut plus qu’on l’appelle comme tel — parallèle évident avec les mouvements pour l’égalité raciale qui font rage aux Etats-Unis. Pourtant, la série s’est révélé des plus fun, avec un sens de l’action des plus généreux et une vraie dynamique d’équipe assez attachante. Certains épisodes rendaient même un joli hommage aux années 90, ramenant des antagonistes classiques et une échelle de puissance sans limite.

Uncanny Avengers, par Olivier Coipel

Ces différentes polémiques et certaines décisions éditoriales brisent un peu la relation de travail entre le scénariste et l’éditeur. Pourtant, les idées sont là, et Remender se fait plaisir avec les jouets de l’univers Marvel. Mais, piqué par l’envie de revenir à ses créations, le scénariste dit stop et décide de rentrer chez Image Comics pour lancer ses propres séries et créer ses propres personnages et univers. Et le timing lui a souri, puisque, depuis, l’éditeur n’a cessé de gagner en puissance.

Des super-licences au creator-owned

Le modèle économique d’Image Comics a bien évolué depuis le début des années 2000, et attire dès les années 2010 de plus en plus d’artistes. Le deal est simple : l’éditeur propose d’imprimer et distribuer la série, tout en s’offrant la totalité des recettes sur les 3 premiers numéros de chaque série, laissant les droits, donc la possibilité de vente à Hollywood, et le reste des profits à l’équipe créative.

Le modèle parfait pour Rick Remender, qui va alors lancer une multitudes de séries, en compagnie de différents artistes comme Matteo Scalera (Black Science), Wes Craig (Deadly Class), Greg Tocchini (Low) ou encore Sean Murphy (Tokyo Ghost). Parmi ces différents titres, deux sortent du lot dans leur manière de traiter de problématiques contemporaines tout en touchant de près à des questionnements plus intimes.

Black Science, par Matteo Scalera

D’abord Black Science, récit SF dans lequel un scientifique découvre l’existence d’un multivers, où les couches de réalités sont disposées comme celle d’un oignon. Il y crée une technologie, le Pilier, afin de l’explorer. Évidemment, le voyage ne se passera pas comme prévu, ce qui permet au scénariste de jouer avec une multitude de concepts, des plus simples ou au plus hallucinants, en toute cohérence avec son idée de base.

La série semble avant tout être un gigantesque bac à sable pour le scénariste et son dessinateur qui se lâchent complètement en terme de mise en scène et de construction d’univers, pour finalement traiter de problèmes des plus personnels — de la responsabilité d’être père à la critique de la structure pyramidale de la société, en passant par la dépression et allant même jusqu’à l’auto-psychanalyse sur des questions de création artistique.

Tokyo Ghost, par Sean Murphy

Le fantôme de Tokyo

L’autre série est Tokyo Ghost, divisée en 10 chapitres, qui permet au scénariste de travailler avec l’un des dessinateurs les plus côtés de l’industrie : Sean Murphy. La rencontre de ces deux auteurs ne pouvait donner qu’une œuvre radicalement engagée et critique, cherchant toujours le questionnement intime de ses protagonistes pour mieux traiter de sujets plus larges.

Découpée en deux tomes, l’œuvre de Remender et Murphy s’est révélée plus humaine que prévue. Elle plonge tout de même dans un futur-proche où les individus sont ultra-connectés, dépendants, dans un monde où la nature est morte et le divertissement est devenu maître. Mais dès le premier chapitre, Tokyo Ghost se concentre bien plus sur la quête de liberté d’une jeune femme vierge de toute technologie, Debbie Decay, gardienne de son âme sœur, Led Dent, super chasseur de prime. Son espoir ? Retrouver les terres de Tokyo, seule ville non contaminée par la technologie, où la nature a repris son droit.

Histoire d’amour tragique avant tout, dans un contexte qui n’est qu’une projection caricaturale mais cohérente des dérives actuelles de la société de l’information et du divertissement, ce n’est que dans le second tome que Remender va appuyer là où ça fait mal. Il va ainsi se montrer plus qu’acerbe face à la quête d’individualisme, la société de consommation ou la dépendance technologique. Un propos influencé par le dessinateur Sean Murphy également, qui traitait déjà de ses questions dans son chef d’œuvre Punk Rock Jesus, et qui offre ici des planches sublimes, dynamiques, trouvant un joli juste milieu entre grandiloquence et intimité.

Tokyo Ghost, par Sean Murphy

Les autres séries du scénariste, Deadly Class, Low ou la future Seven To Eternity, forment avec les deux précédemment citées, un catalogue assez impressionnant de titres, montrant la boulimie d’écriture de Rick Remender. Mais surtout la richesse et l’implication personnelle folle qu’il s’échine à mettre dans chacune de ses œuvres.

Son parcours est l’exemple parfait de la nouvelle dynamique des auteurs sur le marché américain. Alors qu’au début des années 2000, travailler pour Marvel ou DC Comics était une finalité profitant aux scénaristes déjà installés, il apparait aujourd’hui intéressant pour des artistes de se faire d’abord repérer par les Big Two, afin de prendre assez de notoriété pour se lancer en creator-owned, et ainsi garder les droits de ses idées et créations.

On ne peut donc que vous conseiller de vous pencher sur l’œuvre riche de cet artiste polyvalent.

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