Dans Pline (Casterman), Mari Yamazaki et Tori Miki se penchent sur la Rome antique sous Néron en retraçant le parcours de Pline l'ancien, l'un des plus grands savants de l'époque. Nous avons rencontré ce duo singulier dans le monde du manga à l'occasion de son invitation au 44e Festival de la bande dessinée d'Angoulême.

C’est l’un des plus gros événements de l’année naissante dans le monde du manga : quatre ans après la conclusion, en France, de Thermae Romae, Mari Yamazaki se penche de nouveau sur la Rome antique dans Pline (Casterman) avec l’aide de Tori Miki, dessinateur et scénariste de renom. Les deux premiers tomes viennent de paraître.

Science, séismes et fiction

© Shinchosha

Le phénomène Thermae Romae, vendu à près de 10 millions d’exemplaires et traduit dans 8 pays différents, reposait en grande partie sur son humour absurde. Mari Yamazaki y racontait les péripéties de Lucius Modestus, un architecte de la Rome antique qui multiplie les allers-retours au Japon du 21e siècle — grâce à une faille temporelle située dans des thermes… — pour réutiliser le savoir-faire nippon en matière de bain public afin de relancer sa carrière.

Dans Pline, la mangaka qui a étudié les Beaux-Arts à Florence et vit depuis quelque temps en Italie, a volontairement décidé d’aborder cette période historique de manière plus sérieuse. Mari Yamazaki et Tori Miki y retracent, entre réalité et fiction, le parcours de Pline l’Ancien, le célèbre scientifique à l’origine de l’Histoire naturelle, une encyclopédie de référence en 37 volumes. Le personnage de Pline leur permet surtout de s’intéresser à l’Empire romain sous Néron et notamment à la façon dont cette civilisation vivait au quotidien avec les séismes, une problématique qui fait écho à une caractéristique bien connue du Japon.

Nous avons rencontré ce duo singulier à plus d’un titre dans le monde du manga — dont la collaboration s’effectue à distance entre le Japon et l’Italie — que le public pourra rencontrer tout au long du 44e Festival de la bande dessinée d’Angoulême, du jeudi 26 au dimanche 29 janvier.

Qu’est-ce qui est venu en premier : l’idée d’aborder Pline ou la Rome antique ?

Mari Yamazaki : Les deux sont indissociables, donc les deux sont venus en même temps.

Vous avez reconnu que l’aspect humoristique de Thermae Romae était parfois un peu pesant. En quoi exactement ?

Mari Yamazaki : En fait, très rapidement, pendant la création, l’écriture et le dessin de Thermae Romae, j’ai vu les limites de la comédie. Je les ai vues parce que j’avais envie d’exprimer et de dessiner énormément de choses au sujet de la Rome antique, que je ne pouvais pas mettre en image à cause justement de ce schéma comique.

Ça m’empêchait de raconter tout ce que j’avais envie d’exprimer sur la Rome antique. Pendant Thermae Romae, je me suis donc dit que j’allais écrire un manga plus sérieux sur le sujet.

Ce qui frappe, à la lecture de Pline, c’est que l’intrigue est prenante et les personnages très attachants, alors que l’écueil potentiel d’un manga historique serait d’être ennuyeux à cause d’un trop grand sérieux. Comment s’assure-t-on, en tant qu’auteurs, de créer une histoire divertissante et pédagogique à la fois ?

Mari Yamazaki : Je conçois que l’Histoire puisse être considérée, du fait de sa linéarité, comme ennuyeuse ou plate, mais ce n’est pas du tout mon cas. À mes yeux, c’est un bouillonnement d’une richesse incroyable, qui bouge dans tous les sens donc à aucun moment je n’ai pu imaginer qu’on produirait quelque chose de linéaire et d’ennuyeux.

Tori Miki : Parler de la crainte qu’un manga historique puisse être ennuyeux, c’est à relier au fait que pour certains lecteurs — et je pense qu’il y en a beaucoup au Japon mais aussi en France –, ont peur de ne pas pouvoir entrer dans l’histoire lorsqu’ils apprennent qu’une œuvre est historique, si c’est un sujet, une époque ou un endroit qu’ils ne connaissent pas,  Le risque est aussi du côté des lecteurs.

Pline est un personnage intéressant pour une œuvre de fiction, parce qu’il nous reste ses écrits mais qu’on sait très peu de choses de ce qu’il a fait, de ce qu’il faisait au quotidien, comment il a vécu. On sait très peu quel personnage il était et on s’est engouffrés dans cette espèce de béance qui nous donne beaucoup de liberté. L’idée, comme Pline est quelqu’un qui voyageait beaucoup, c’est de montrer la Rome antique sous différents visages à travers ses voyages.

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Pline est-il une figure connue au Japon ?

Mari Yamazaki : Personne ne connaît Pline l’Ancien au Japon.

Avez-vous eu des retours des lecteurs par rapport à leur découverte ? 

Mari Yamazaki : Les réactions des lecteurs japonais ont été de toute sorte : certaines très positives, d’autres moins, émanant de lecteurs pas du tout familiers avec la Rome antique qui ont pu être freinés dans leur lecture par la multiplicité d’informations.

Le style graphique a aussi pu déstabiliser au sens où beaucoup de dessins sont très riches, ce qui demande du temps à lire et à regarder. Comme c’est un manga assez différent, outre son sujet, il y a parfois eu des réactions autant positives qu’interrogatives.

Tori Miki : Bien évidemment, on n’est pas dans un manga d’action avec des péripéties folles à toutes les pages, mais de la même manière que dans Thermae Romae, Lucius, voyageait dans le temps depuis la Rome antique jusqu’au Japon contemporain, ce qu’on a envie de faire avec Pline c’est d’emmener les lecteurs dans un voyage temporel.

Mari Yamazaki : On veille bien évidemment au rythme. Ce n’est pas un manga d’action mais on s’assure qu’il y ait un rythme soutenu et varié.

Tori Miki : Pour Mari Yamazaki, il est évident que la Rome antique est une période absolument fascinante. C’est spontané. Mon rôle à moi est plutôt de dire : « Attention, il y a des gens qui ne partagent pas forcément cette passion et c’est à eux qu’on veut s’adresser. » C’est en ce sens-là qu’il faut veiller au rythme et à l’accessibilité.

Tori Miki, vous avez dit sur votre blog que vous étiez curieux de découvrir les réactions du public européen à Pline : avez-vous des attentes particulières sur leur retour ou avez-vous déjà eu des retours ?

Tori Miki : En fait, nous sommes arrivés hier soir (rires). Je ne suis pas un auteur de manga qui fait des anime au succès phénoménal. Mon seul autre manga qui soit paru en France c’est Intermezzo (IMHO) et je pense que ses lecteurs seront très surpris en découvrant Pline car Intermezzo est un manga de gags en couleur en 4 cases.

J’aimerais bien, si j’ai la possibilité de rencontrer des lecteurs pendant mon séjour en France — qui commence tout juste ! — d’avoir l’avis de ceux qui ont lu Intermezzo sur ses différences avec Pline.

De Pline, on sait juste qu’il était grand, corpulent et qu’il avait de l’asthme donc il y a quasiment tout à inventer !

Dans quelle mesure la catastrophe de Fukushima a-t-elle été une influence ?

Mari Yamazaki : Il n’est pas question directement de Fukushima dans Pline puisqu’il s’agit d’un manga historique, mais ce qui a provoqué Fukushima, c’est avant tout une forme de dérive de la technologie. Pline, à ce stade de l’histoire, n’a pas encore abordé le sujet mais là où il pourrait y avoir une influence de ce type-là dans l’intrigue c’est bien évidemment l’activité sismique japonaise puisqu’il en est beaucoup question dans le manga pour la Rome antique.

Vous dites justement dans le premier tome que vous souhaitiez en savoir plus sur la façon dont les Romans vivaient avec ce risque. Même s’il s’agit d’une époque très lointaine, avez-vous trouvé dans vos recherches des méthodes dont le Japon pourrait s’inspirer dans ses normes anti-sismiques ?

Mari Yamazaki : L’un des thèmes de Pline, c’est de savoir comment on vit au quotidien avec la menace des tremblements de terre. Au Japon, on sait très peu qu’il y avait beaucoup de séismes sur la péninsule italienne sous la Rome antique, et on sait encore moins quel genre de mesures architecturales — principalement — les Romains pouvaient mettre en place pour s’en prémunir.

L’une des idées de Pline est donc de montrer qu’il y a 2 000 ans, en Italie, on pensait à se prémunir des séismes.

Tori Miki : Le troisième tome n’est pas encore sorti en France mais, dans un passage, le Vésuve entre en éruption, et au moment même où on dessinait cette séquence, il y a eu un tremblement de Terre en Italie et un autre au Japon à peu près en même temps.

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Quel est l’aspect inconnu de Pline que vous aimez le plus inventer ?

Mari Yamazaki : De Pline, on sait juste qu’il était grand, corpulent et qu’il avait de l’asthme donc il y a quasiment tout à inventer ! L’aspect de la personnalité de Pline que je préfère parmi ceux qu’on a inventé, c’est qu’il s’agit de quelqu’un qui observe. Ce n’est pas quelqu’un qui s’émeut, qui s’agite, il observe tout sur un même pied d’égalité.

Tori Miki : Pour ma part, ce que j’aime chez Pline, c’est qu’on sait aujourd’hui que beaucoup de ses écrits sont complètement faux, qu’il se trompait à l’époque. Ça n’enlève rien au fait que sa posture, son attitude et son travail étaient ceux d’un vrai scientifique, d’un journaliste, et c’est ça qui me plaît.

Mari Yamazaki : À la différence des scientifiques d’aujourd’hui, Pline ne se cantonnait pas à un seul domaine, les idées bouillonnaient en lui, il observait absolument tout.

Tori Miki : Aujourd’hui, on pourrait dire que la recherche est très segmentée en domaines alors que Pline vivait à une époque où on pouvait tout aborder en même temps.

Tori Miki est comme le directeur de la photographie


En matière de documentation, comment travaillez-vous ? Par une répartition des tâches ?

Mari Yamazaki : Dans un premier temps, j’effectue des recherches que je transmets ensuite à Tori Miki.

Tori Miki : Quand je dois dessiner, je dois aussi énormément me documenter donc ce travail est permanent. Il peut s’agir de livres japonais, d’ouvrages étrangers, de documentaires…

Mari Yamazaki : Tori Miki se documente sur le domaine du physique, sur ce qu’il faut dessiner, là où je me renseigne plus sur le contexte. Je cherche notamment ce que faisait Néron pendant tel mois, où il est allé, etc.

Le fait de travailler à distance pose-t-il d’importantes difficultés ?

Tori Miki : Ça ne pose aucun problème car tout est possible avec le numérique aujourd’hui. À une autre époque, il aurait été strictement impossible de travailler ensemble depuis le Japon et l’Italie. Maintenant, on dessine, on scanne et on peut s’envoyer très simplement toutes les planches.

On dessine tous les deux sur papier au départ. [Tori Miki montre concrètement une planche numérisée de Mari Yamazaki, en partie vide, représentant un chat, puis ses propres dessins architecturaux. Les deux éléments — l’animal et les décors — sont ensuite fusionnés par ses soins sur une planche unique.]

Mari Yamazaki : Tori Miki se charge aussi de ce qu’on pourrait appeler les effets spéciaux, c’est le directeur de la photographie.

Tori Miki : Au cinéma et à la télévision, beaucoup d’acteurs tournent aujourd’hui sur fond vert et les décors sont intégrés ensuite. Il y a un peu de ça dans notre collaboration.

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Le personnage de Néron est particulièrement antipathique dans le premier volume, mais paraît plus attachant dans le deuxième tome, notamment parce qu’on découvre ses faiblesses…

Mari Yamazaki : On accorde vraiment un soin très particulier au personnage de Néron car aujourd’hui tout le monde a une image très négative de cet empereur. Ce qui nous intéresse, notamment, c’est de montrer d’où vient cette réputation, ce qui l’a amené historiquement à se comporter de la manière qu’on connaît.

Le personnage du scribe Euclès, qui accompagne Pline en permanence et note toutes ses observations, est-il entièrement fictif ? 

Mari Yamazaki : Oui.

Peut-on considérer le scribe romain comme l’équivalent du tantô [un poste typiquement japonais, à mi-chemin entre un éditeur et un producteur, puisque le tantô conseille l’auteur sur son scénario et sert d’intermédiaire avec sa maison d’édition] chez les mangakas ?  

Mari Yamazaki : C’est possible dans le sens où c’est quelqu’un qui réunit, qui met en forme le travail de l’auteur et lui donne corps.

Le programme de Mari Yamazaki et Tori Miki à Angoulême

Mari Yamazaki et Tori Miki animeront deux rencontres internationales au conservatoire d’Angoulême le samedi 28 janvier à 14h30 et le dimanche 29 janvier à 12h.

Mari Yamazaki participera également à un concert de dessins au théâtre d’Angoulême le vendredi 27 janvier à 14 heures.

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