Le groupe américain avait jusque-là marqué l'histoire de la folk avec deux albums inventifs et intimes. Aujourd'hui, comme rescapé d'un orage existentiel, Bon Iver et Justin Vernon livrent un album cryptique, numérique et mystique.

Aurore après crépuscule, 22, A Million est un disque miraculeux. En effet, il n’aurait jamais dû être. Le groupe Bon Iver s’était séparé en 2012 après que Justin Vernon, son leader et chanteur, expliquait vouloir se consacrer à d’autres projets pendant une longue pause. Une façon de fuir un succès croissant depuis un premier album devenu mythe de la folk moderne, For Emma, Forever Ago (2007).

En 2015 encore, le chanteur prévenait qu’aucun album n’était en préparation. Et finalement, en septembre 2016, cinq longues années après Bon Iver (2011), le miracle a eu lieu. Un miracle douloureux, qui accouche non sans difficulté d’un album de doutes et de vertiges.

22, A Million est un disque tortueux et radical, qui permet à Vernon de chercher quelque chose de l’ordre de la métaphysique dans sa réalisation musicale en balayant ses traditions et son langage passé. Décomposant ses instrumentalisations intimistes, il a inventé à l’aide d’un ami ingénieur une boîte électronique, que le groupe nomme Messina, en hommage à son créateur Chris Messina, pour accomplir une révolution.

À l’image d’un prisme dans laquelle la lumière se décompose, le Messina décompose, brouille et aliène la voix bouleversante de Vernon, créant artefacts et sonorités qui semblent jouer les échos des questions sans réponses d’un album existentiel : « Oh then, how we gonna cry ? Cause it once might not mean something ?  »

This feeling might be over soon

Pour comprendre et saisir la puissance de la mutation numérique et auditive du langage de Vernon, il faut se plonger dans la naissance de l’album. Celle-ci est expliquée par une lettre de Trever Hagen, musicologue et ami de Justin, qui synthétise les circonstances de la naissance de 22, A Million  : « Le bouleversement spectaculaire de sa vie, après ces deux albums, a provoqué chez Justin une tempête intérieure, une crise de panique. J’ai vu mon meilleur ami pleurer dans mes bras, perdu dans un monde de confusion et de retranchement. Justin pouvait à peine parler.  »

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En effet, les quelques informations que nous connaissons sur la vie récente de Vernon ne sont guère joyeuses, et témoignent plutôt d’un voyage au bout du vide existentiel. En plein surmenage, le musicien quitte les États-Unis et son Wisconsin pour se reposer en Grèce sur l’île de Santorin.

Ce voyage aboutira à une profonde dépression, Justin se retrouvant retranché sur l’île, quasi-déserte pendant sa basse saison, à ne pouvoir aller nulle part, à ne pouvoir rien faire, et incapable de parler. Enchaînant crise d’angoisse sur crise d’angoisses, le musicien ne peut plus échapper à son sort, sa finitude et un profond sentiment de futilité terrestre. Sa seule lumière, son mantra pour traverser sa tempête intime, est une simple phrase qu’il se répète à chaque crise : « This feeling might be over soon. »

Soit la phrase qui ouvre son album sur 22 (OVER S∞∞N).

Cette phase noire et destructrice est menée dans un mutisme qui va briser le rapport de Vernon à la langue, sa langue maternelle (les lettres — remarquez qu’aucun titre n’est pas marqué par un chiffre ou des symboles –) et sa langue d’adoption (la folk). Remettant ainsi en cause ses codes et sa capacité d’expression à travers ces deux formes d’expression.

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The days have no numbers

La discographie de Bon Iver s’éloigne ainsi remarquablement de l’album Song For Emma, composé en trois mois dans une cabane perdue, où le manque, l’autre et la rupture sont le motif de l’expression, qui cherche à combler, guérir un vide. Pour aboutir ici : un point de non-retour musical et intellectuel où la condition humaine est invoquée, cherchée et interrogée. Ayant visiblement perdu la foi — Why are you so FAR from saving me ? –, Justin tâtonne en cherchant dans le silence laissé par ses anciens instruments, un écho, une vraisemblance, ou simplement une réponse.

La dépression profonde avait déjà, puisqu’il s’agît de folk, accouché de l’album le plus inaccessible et visionnaire de Sufjan Stevens quand le petit prince de la folk baroque avait lâché ses orchestrations et son ukulélé pour se cacher derrière un vibrant vocodeur et des mises en échos d’une riche ingénierie numérique sur son long play The Age of Adz. Pour les connaisseurs des deux artistes, les deux albums se répondent avec une logique de décomposition et d’exploration quasi jumelle.

Est-ce vraiment un hasard si ces deux pièces de bravoure ont dû traverser les filets des musiques électroniques ? Le vocodeur utilisé ici semble distordre les empreintes vocales, les voiler, d’une manière qui exprime une aliénation profonde et trouble.

Les boucles répètent des motifs qui ne s’estompent pas et les constructions mélodieuses, sauf sur 8 (circle) très classique qui apparaît comme sauvée des tentaculaires manipulations électroniques du Messina, semblent s’extraire d’un vide épais. Ou de l’absurdité d’une vie fragmentée et manifestement impossible à endurer sans fracture.

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Le Messina donne des échos aléatoires et des résultats imprévisibles sur les pistes comme le confiait aux Inrocks le batteur Sean Carey : « En fait, [le Messina] ce n’est même pas vraiment un vocoder. Ça sonne un peu pareil, mais c’est plus un truc de branchements qui se transforme en sorte de bête sauvage imprévisible, dont tu peux saisir les artefacts si tu écoutes attentivement. »

Les sonorités s’avèrent volontairement random. Or, quoi de plus significatif que l’aléatoire pour évoquer l’impuissance et l’insensé ? Les sons sont produits sans aucune raison qualifiable, sans explication, dénués d’un autre langage que celui des règles numériques.

Motif d’une belle défaite, d’une renaissance après la destruction intérieure, les nouvelles chansons de Bon Iver tentent une survie dans un monde intérieur en lambeaux. Une cure musicale et philosophique qui calme nos âmes malgré l’apparent désordre mélodieux produit par une machine infernale, ce fameux Messina, qui brouille et détruit les voix et les certitudes, comme la dépression entaille et fracture les souvenirs et la vie.

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