À peine un mois après DC, c'était au tour de Marvel de livrer son affrontement titanesque entre les membres de sa franchise. Le troisième volet de Captain America, porté par les frères Russo, se révèle être une réussite. Là où DC s'est vautré dans la lourdeur, Marvel passe l'épreuve du feu avec malice.

Le linge sale se lave en famille

On l’aura compris, le film de super-héros a mûri. En 2016, on ne va plus voir des super-gentils se battre contre des super-méchants puisque le monde n’est plus à sauver : désormais le monde est à maintenir en paix.

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Nous avons tous, toutes générations confondues, dans notre mémoire les souvenirs des grandes batailles du bien contre le mal. Captain America nous a tous marqué par ses combats purs contre un mal absolument mauvais, qu’on le connaisse grâce aux comics, aux (très) anciens premiers films ou grâce à la trilogie de films dont ce dernier fait partie où Chris Evans tient fièrement le bouclier.

On le connaissait déjà en grand garçon intrépide, jurant sur son honneur que le Troisième Reich ne lui résisterait pas — les nazis ne lui ont par ailleurs pas résisté — et on a aimé ça. Les références historiques mièvres et délicieuses de la légende Captain America ont forgé notre regard attendri sur ce héros libéral, démocrate et tellement sensible.

Mais nous grandissons. Les souvenirs de sa bravoure s’étiolent, et les franchises Marvel finissent toujours par prendre la poussière. Si la lutte acharnée contre les crypto-nazis d’Hydra fait encore recette dans les productions de Marvel pour ABC, ce n’est plus de notre âge — du moins c’est ce que les têtes pensantes de Marvel, comme celles de DC dans son univers, ont décidé pour les salles noires. Et désormais, le film de super-héros n’est plus un combat pour sauver le monde, c’est un combat — pas moins violent — pour conserver notre monde dans un état correct. Un peu comme la COP21.

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L’adversité de nos figures morales ne se trouvant plus dans le mal absolu, elle ne peut se trouver que dans leur passé et leur nature humaine. Car oui, les super-héros sont des humains psychologiquement fragiles. Et il faut croire qu’en finir du nazisme et du Tesseract ne soude pas autant qu’on le croyait, car cette fois la pomme de la discorde est jetée sur la table des Avengers. Et à la manière du très lourd et un tantinet ridicule Superman vs Batman, le troisième Captain America recycle les franchises rescapées de leur combat contre le mal, pour se battre pour une vision du monde.

Et le linge sale de nos super-héros se lave toujours en famille. À l’instar de ces films qui n’ont pour eux qu’un casting exceptionnel, le film de super-héros en 2016 fait jouir le fan lambda avec une affiche où les grands noms s’alignent comme sur une photo de classe. On peut appeler ça du recyclage, de l’appât pour nerds en manque d’émotions, ou de l’astuce hollywoodienne grossière, mais l’industrie nous connaît et ça marche. Toutefois, une fois l’affiche remplie des habitants en collant de notre Mont Olympe moderne, il y a un show à faire tourner. Moteur !

Et à ce titre, Captain America : Civil War — il n’y a aucune guerre civile au cas où vous vous poseriez la question — est une réussite. Nos héros tiennent l’écran tour à tour, entre des dialogues qui finissent toujours par une bonne vanne Marvel plus efficace qu’un coup de poing d’Iron Man, ils sont mis en lumière pour leurs qualités et leurs spécificités. Et franchement, c’est bien foutu.

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L’astuce est grosse certes, mais chacun des noms de l’affiche possède son moment dans le film. Black Widow — l’espionne dont on n’a jamais vraiment compris le rôle mais dont Johansson sauve toujours la place — s’illustre enfin par une complexité propre, une âme et une personnalité. Tout comme la nouvelle recrue,  Wanda qui donne au film des moments de sensibilité et d’audace, comme les films de super-héros en manquent souvent.

Vous avez dit moderne ? Oui, ce Captain America est finalement très actuel et cela tient à une patte Marvel qui n’en finit plus de s’affiner, gagner en légèreté et en audace — souvenons-nous des Gardiens de la Galaxie qui reste un climax de la sauce maison MCU. Des femmes, des jeunes héros, des maladresses très adroites et des acteurs toujours dirigés pour qu’ils donnent un peu (beaucoup) d’âme à nos légendes.

Tout le monde a déjà commenté l’apparition de Spiderman qui joue aussi d’appât à spectateurs.  Mais répétera-t-on assez qu’on tient là le meilleur Spiderman de l’histoire du cinéma ? Et cela même s’il n’apparaît qu’une trentaine de minutes.

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La vengeance est un plat qui se mange chaud

Les affaires de famille chez Marvel donnent donc des cousinades bien agitées, savamment dosées, bourrées de références aussi iconoclastes que pertinentes. Alors bien sûr, il y a une trame psychologico-philosophico-métaphysique, dont on fait rapidement le tour et dont le bien fondé est tout à fait discutable mais qui a le mérite, elle aussi, d’être moderne.

Les chefs d’états du monde entier se réunissent — insérez ici une autre comparaison avec la COP21 — pour trancher la très épineuse question qui s’énonce ainsi :  «  De quelle juridiction administrative les Avengers sont-ils membres ? » Technocratique comme question, certes, mais finalement logique. L’affrontement est vaguement idéologique : de la loi ou de la justice, quel concept l’emporte vraiment ?

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Tony Stark, à la manière d’un socio-démocrate emprisonné dans une logique de realpolitik va signer l’accord avec les chefs d’états. Mais notre fougueux Captain, avec foi mais sans loi, croit en l’idée de la justice transcendante — quel platonicien celui-ci ! Et c’est alors que notre bande de super-héros se déchire sur cette question aussi vieille que le Criton qui en parle déjà (dialogue de Socrate, écrit par Platon, prenant place dans un monde sans SHIELD).

Honnêtement, on préfère le Criton à Captain America. Néanmoins, il manque vraiment à Platon le sens du grandiose des frères Russo. Et sur ce déchirement conceptuel, comme des petits Socrate face à une bande de sophistes, deux équipes se forment. Celle de Rodger, portant l’idée qu’un justicier ne s’approche de la justice que dans la liberté et celle de Tony Blair Stark, plus confiant avec la mise sous tutelle des justiciers par les vilaines technocraties.

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Ici, nul douloureux accouchement des âmes par le questionnement, notre Captain Socrate : Civil War passe à la vitesse supérieure. Plutôt que d’écrire une dissertation, nos équipes boostées aux hormones de la surproduction foncent dans le tas et se battent pour l’idée de la Justice. Et tant on aurait plutôt voulu résoudre cette aporie à coup de discours, au cinéma, c’est précisément le travers que doivent éviter les blockbusters vaguement philosophique — on a trop souffert du Heidegger pour les nuls des Wachowski.

En lieu et place des questions de Socrate, on a les poings et les coups. D’autant que les scènes de grosses bastonnades portent le film avec une aisance qui prouve les facultés que les Russo ont fini par avoir. Les trucs et astuces des frères fonctionnent sans accrocs, les plans sont beaux, justes et rythmés. Les bagarres sont capturées avec singularité et beaucoup d’humour. C’est visuel, c’est drôle et c’est jouissif. La vengeance est finalement meilleure servie bien chaude.

Sans rancune Socrate.

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Les copains d’abord

Sans dévoiler la fin d’un film qui mérite d’être vu, pour peu qu’on aime le genre, on précisera finalement que Marvel réussit là un exercice très loin d’être aisé. La transition des personnages d’un rôle manichéen à des individualités qui ont une personnalité est là, et elle donne toute sa saveur à un film qui sert de transition d’une génération à une autre.

Comme Star Wars VII qui a su séduire de nouvelles générations avec la pertinence de ses nouveaux et attachants personnages, ce Captain America recycle nos vieillissant Avengers en les mêlant à une nouvelle génération de justiciers qu’on adore déjà. Ant-Man, Spiderman, Wanda, Vision : la liste est longue mais ces nouveaux venus dans le monde des Avengers ne dénaturent absolument pas nos franchises. A contrario, ils donnent à nos super-héros un supplément d’âme et d’audace qui commençait à leur manquer cruellement.

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Dans une mièvrerie totale, la bande de super-héros devient notre nouvelle bande de copains. Avec Vision, le mec bizarre qui ne parle pas pendant les soirées, Ant-man, le jeune looser au grand cœur et notre coup de cœur absolu, le pré-pubère bavard et naïf Spiderman. On en parle donc comme des copains parce qu’enfin, ils ont une âme débordante de bons sentiments.

En fin de compte, on sort du cinéma attaché aux petits nouveaux, touché par le couple de papa formé par Captain America et Iron Man et enfin prêt à laisser nos franchises de l’enfance sur la pile des DVD pour mieux s’enthousiasmer pour les Marvel next gen.

On se surprend même en se demandant : et le prochain il sort quand ?

Captain America : Civil War

En bref

Captain America : Civil War

Un renouveau des Avengers qui fait plaisir à voir. On ne s'ennuie pas une seconde et le sous-texte de la maturité de la franchise est extrêmement bien mené. 

En prime, ceux qui venaient voir de belles bastons seront régalés. Nous, on s'est fait une nouvelle bande de potes qu'on espère pas quitter de si tôt.

Top

  • La réalisation inventive
  • Une nouvelle génération attachante
  • De l'humour Marvel bien senti

Bof

  • Psychologie survendue
  • Bande son austère
  • Manque de méchant

Ailleurs dans la presse

  • Le Monde : « On peut voir Captain America : Civil War comme un tableau des cours du super-héros. »
  • Le Figaro : «  Le troisième film du super-héros mélange habilement différents genres. »
  • Libération : « Une interpénétration jouissive des différents arcs narratifs qui convoque aussi bien Ant Man qu’Iron Man ou Black Panther.  »
  • Télérama : «  Ce sens de la vanne, ces clins d’oeil (de la référence à la saga Star Wars à l’apparition de Stan Lee en livreur de pizza) charment. »

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