Jimmy Wales a donné le coup d'envoi, lundi 30 octobre, de WikiTribune, un média participatif qui se veut neutre. Mais le projet fait déjà l'objet de critiques. Justifiées.

Le lancement d’un site de presse n’est jamais une chose aisée. Mais lorsque celui-ci prétend dans le même temps vouloir attendre un traitement absolument neutre de l’actualité, hors de tout biais, il faut s’attendre à ce qu’une attention particulière soit apportée afin de voir si, effectivement, le nouveau média parvient à traduire dans les faits les promesses qu’il véhicule.

Or, il apparaît que les premiers pas de WikiTribune sont pour le moins chancelants. Dans un article publié lundi 30 octobre, la journaliste américaine Adrianne Jeffries est revenue pour le site Outline sur les débuts du projet ambitieux de Jimmy Wales, le cofondateur de Wikipédia. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la pratique a du mal à correspondre à la théorie.

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La page d’accueil.

L’engagement initial de WikiTribune est de proposer un média participatif qui rassemble des journalistes et des internautes pour coproduire de l’information. L’idée est de profiter aussi de l’expertise de personnes extérieures — le journaliste n’étant expert sur tous les sujets qu’il est amené à couvrir — et d’orienter la ligne éditoriale selon les centres d’intérêt de son lectorat.

Le tout, évidemment, avec une impartialité dans le traitement, dans la mesure où WikiTribune est un projet inspiré des projets portés par la fondation Wikimédia et de sa philosophie sur le respect des points de vue. «  Ce sera la première fois que des journalistes professionnels et des journalistes citoyens vont travailler côte-à-côte en égaux pour écrire des actualités à mesure qu’elles se produisent », était-il annoncé.

 « WikiTribune est une connerie »

Dans les faits, WikiTribune peine à convaincre Adrianne Jeffries. Outre des critiques sur le fait que la valeur ajoutée du site est faible par rapport à d’autres médias, avec un manque de mise en contexte ou de choix d’angle pour aborder différemment un sujet, la journaliste pointe surtout l’absence de neutralité dans la manière dont le site est agencé et les sujets proposés aux lecteurs.

«  L’existence du module ‘Choix de l’éditeur’, qui met en évidence certaines histoires par rapport à d’autres, n’est pas neutre, pas plus que la section ‘Bonnes lectures’, qui fait la même chose. L’histoire de Manafort comprend une section ‘Faits saillants de l’acte d’accusation’, qui n’est pas neutre — quelqu’un a dû décider quelles parties de l’acte d’accusation étaient plus importantes que les autres », relève-t-elle.

Jimmy Wales.

« Il n’existe rien de tel qui s’apparente à une mise en avant objective. Il est certes exact que le papier ne comporte pas d’adjectifs, sauf lorsqu’il cite l’acte d’accusation (‘mode de vie somptueux’, ‘déclarations fausses et trompeuses’), mais il s’agit d’une rédaction standard, comme on pourrait le lire [ailleurs] », poursuit-elle. En clair, la presse, c’est aussi des choix éditoriaux.

La journaliste interroge aussi les risques de biais de genre dans WikiTribune et que l’on retrouve dans Wikipédia, avec une surreprésentation de l’homme blanc hétérosexuel, ce qui a une influence sur la manière dont les informations sont écrites et validées. Il est un peu tôt pour savoir si WikiTribune reproduira  ces biais — le média étant très récent –, mais la question se pose.

L’intéressée a posé la question à Jimmy Wales sur Twitter et ce dernier a reconnu que « c’est un défi difficile à relever [et que] Wikimedia le prend très au sérieux » même si pour l’instant la situation n’a pratiquement pas bougé sur l’encyclopédie. C’est un enjeu clé pour WikiTribune, si le site veut respecter sa promesse initiale et rendre consistantes les critiques de Jimmy Wales sur les médias.

D’autres éléments ont aussi été pointés du doigt par Adrianne Jeffries, comme l’existence de grosses erreurs commises dans l’un des premiers articles publiés par WikiTribune, ce qui a nui à la crédibilité du média et mécontenté une partie des lecteurs, ou le risque bien connu des journalistes s’efforçant de donner de la visibilité à leurs sujets avec des titres attractifs, notamment pour les réseaux sociaux.

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Les critiques adressées à WikiTribune, justifiées, doivent toutefois être nuancées par le fait que le média est tout jeune — il a officiellement été lancé le 30 octobre — et qu’il a encore le temps d’essayer les plâtres afin d’être plus conforme à la vision initiale portée par Jimmy Wales. Cependant, la mission que veut mener WikiTribune est-elle réaliste et tenable ? En choisissant même les reporters recrutés, il y aura un biais.

Cette quête de la neutralité et de l’objectivité dans les médias est ce que dénonce The Outline. « La neutralité n’existe pas. L’objectivité n’existe pas. Tenter d’éliminer les préjugés, c’est s’embarquer dans un voyage dans un gouffre qui vous éloigne de plus en plus loin de la vérité », tranche la vérité. Or, dans les médias d’information, ce qui importe, c’est la manifestation de la vérité.

D’ailleurs, la célèbre charte de Munich, référence pour les journalistes, ne mentionne pas les critères que fixe Jimmy Wales pour WikiTribune. Dès lors, le cofondateur de Wikipédia ne cherche-t-il pas à résoudre la quadrature du cercle, de manière un peu vaine ? Ce n’est pas impossible. Cela étant, il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Tout n’est pas à jeter dans ce projet.

Certaines pistes méritent d’être gardées ou en tout cas discutées plus avant, comme le rôle que pourrait jouer davantage les internautes dans le financement de la presse — un sujet ô combien récurrent — ou dans la conception de l’information. L’accouchement de WikiTribune a été difficile. Mais il est encore possible de le faire correctement grandir. Jimmy Wales y parviendra-t-il ?

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