Dans un entretien de plus 3 heures accordé à l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, Edward Snowden revient longuement sur différents sujets d'actualité liés au numérique : le chiffrement, la surveillance de masse, l'influence grandissante de Facebook...

Le chiffrement, la surveillance de masse, les interférences russes dans la campagne présidentielle américaine et l’élection de Donald Trump, l’influence grandissante de Facebook…

Dans un long (et rare) entretien accordé à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, le lanceur d’alerte Edward Snowden, exilé à Moscou depuis 2013 et ses révélations sur le programme de surveillance de masse de son ancien employeur, la NSA, évoque de nombreux sujets liés au numérique.

L’anti-terrorisme comme prétexte à la surveillance

Si Snowden estime que la CIA et la NSA peuvent jouer « un rôle utile pour la société quand elles se bornent aux menaces véritablement importantes auxquelles nous sommes confrontés », il remet en question l’efficacité réelle de la surveillance à des fins anti-terroristes.

Il s’interroge ainsi ouvertement sur cette pratique que les gouvernements justifient pour pouvoir prévenir de potentiels attentats : « Nous n’avons aucune preuve que ces programmes de surveillance de masse empêchent vraiment des attaques terroristes. Pourquoi nous dit-on qu’ils sont absolument essentiels alors qu’on ne nous démontre pas que ces cellules ont pu être démasquées grâce à ces mesures ? »

Snowden a la réponse : « Parce qu’ils sont très intéressants pour d’autres domaines d’espionnage, comme le fait d’écouter une conversation téléphonique entre Kofi Annan et Hillary Clinton [comme l’aurait fait le BND, le service de renseignement allemand, en 2012]… »

Le lanceur d’alerte conteste par ailleurs l’idée que les fuites qu’il a orchestré ont pu servir à des criminels et à certains États, désormais connaisseurs d’une partie des méthodes employées par les agences de renseignement américaines. Selon lui, 4 ans après, le constat est clair : ses révélations n’ont eu aucun impact néfaste visible.

La nouvelle donne du chiffrement

Surtout, à en croire le lanceur d’alerte, le changement de paradigme des services de renseignement a déjà commencé : « Les gouvernements sont en train de réaliser que la surveillance de masse n’est pas vraiment efficace. Ils migrent de la surveillance de masse au hacking, que les agences de renseignement espèrent voir devenir leur nouvelle panacée. »

Alors que différents gouvernements ne cachent pas leur volonté de faciliter l’accès aux contenus chiffrés — en France, avec Emmanuel Macron, comme au Royaume-Uni avec Theresa May –, Edward Snowden estime que le débat actuel ne porte plus tant sur les moyens de percer le chiffrement que sur la possibilité de l’esquiver totalement pour opérer à la source.

« Les agences [de renseignement] tentent de contourner le chiffrement. Elles cherchent des points faibles dans l’appareil que vous utilisez afin de voir ce que vous écrivez avant que votre message ne soit chiffré » explique le lanceur d’alerte, qui précise que ces services peuvent s’introduire sur un smartphone grâce à un simple malware dissimulé sur un site web.

Edward Snowden se félicite d’avoir accéléré l’adoption du chiffrement de 7 ans

Aux yeux de Snowden, ce changement est plutôt positif car il oblige les agences de renseignement à se focaliser sur une cible bien précise — plutôt que de surveiller facilement un ensemble massif de personnes — et, par extension, à s’interroger sur la pertinence de leur décision, au risque de l’abandonner.

Snowden profite de l’occasion pour se féliciter de son influence dans le domaine : « Avant de prendre sa retraite [en janvier 2017], le directeur du renseignement américain, James Clapper, a dit que j’avais accéléré l’adoption du chiffrement de 7 ans [avec mes révélations]. Pour lui, c’était une insulte, mais je l’ai pris comme une sorte de compliment. »

Le rôle des géants du web

Si certaines personnes font preuve d’une grande vigilance en recourant au chiffrement, d’autres suivent un mouvement inverse en partageant de nombreuses données personnelles sur le web. Ce qui amène logiquement, dans le cadre de certaines enquêtes, les autorités à solliciter l’aide de géants tels que Facebook et Google.

Le lanceur d’alerte juge ce phénomène particulièrement inquiétant : « Une entreprise ne devrait jamais se voir attribuer le travail d’un gouvernement. Ils poursuivent des objectifs complètement différents, et quand vous commencez à franchir ces limites, vous provoquez des conséquences non voulues aux coûts imprévus. » Snowden reste lucide : il est bien conscient que ces entreprises peuvent prêter main forte aux autorités dans le cadre de certaines enquêtes, sur des affaires terroristes notamment.

Il avertit toutefois : « Ça devient vraiment dangereux quand on dit : ‘Google, tu es désormais le policier du web. C’est toi qui fais la loi’. » D’autant que, parallèlement, les potentielles ambitions présidentielles de Mark Zuckerberg, patron de Facebook, ne lui ont pas échappé : « Et puis nous verrons, au cours du prochain cycle, le fondateur et patron de Facebook, préparer sa candidature à la présidence des États-Unis. Veut-on vraiment voir [le plus gros réseau social] au monde, aux ambitions politiques affichées, commencer à déterminer ce qui constitue un discours politique acceptable et ce qui ne l’est pas ?  »

CC Michael Vadon

Donald Trump, « l’échec de la rationalité » et la piste russe

Comme beaucoup de citoyens américains, Edward Snowden reste stupéfait de l’élection de Donald Trump : « J’ai beaucoup de mal avec l’idée que la moitié des électeurs américains a pensé que Donald Trump était le meilleur d’entre nous. Et je pense que nous aurons tous beaucoup de mal avec cette idée au cours des décennies à venir. »

Il avance malgré toute sa propre explication sur la victoire du mal-aimé des sondages : elle tiendrait à la peur entretenue par les gouvernements — autour de la menace terroriste, notamment — qui entraîne un « échec généralisé de la rationalité » et ce genre de résultat électoral.

Snowden, réfugié à Moscou depuis 2013, se défend d’être un espion russe

Edward Snowden émet en revanche de sérieux doutes sur les accusations d’ingérence russe pendant la campagne présidentielle américaine : « À l’heure actuelle, tout le monde accuse les Russes. […] Ils ont probablement piraté les systèmes du Parti démocrate d’Hillary Clinton mais nous devrions en avoir des preuves. Après le piratage de Sony, le FBI avait avancé des preuves de la culpabilité de la Corée du Nord. Ils ne l’ont pas cette fois-ci alors que je suis sûr qu’ils ont des preuves. Pourquoi ? »

Cette ligne de défense amène le lanceur d’alerte réfugié à Moscou à préciser qu’il n’est pas un espion russe — une accusation portée par certains de ses détracteurs : « Je n’en suis pas un. [Hans-Georg Maassen, le chef du renseignement intérieur allemand] n’a même pas le courage de dire : ‘Je pense que cette personne est un espion’. À la place, il lance : ‘On ne peut pas prouver si M. Snowden est un espion russe ou pas.’, ce que vous pouvez littéralement dire de n’importe qui. »

Cet été, Edward Snowden s’était en revanche insurgé contre l’adoption de mesures anti-VPN en Russie alors que ces réseaux privés virtuels sont notamment utilisés pour contourner la censure sur le web.

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