Les citoyens et les agences de renseignement américaines définissent-ils la « collecte de données » de la même façon ? Non, selon Edward Snowden, et c'est bien sur ce point que repose l'hypocrisie gouvernementale en matière de surveillance de masse.

« Les membres du gouvernement mentent quand ils affirment que la NSA ne collecterait jamais de communications sur un Américain ». Invité, par visioconférence, à répondre aux questions de The Intercept à l’occasion du festival texan SXSW, le lanceur d’alerte et ex-salarié de la NSA et de la CIA, exilé à Moscou depuis ses révélations sur la surveillance de masse américaine en 2013, a reproché aux autorités américaines de « jouer sur les mots » en matière de surveillance de masse.

Interrogé sur la possibilité que les communications des élus et même du président soient interceptées par les agences de renseignement comme la NSA alors que Donald Trump accuse depuis peu Barack Obama d’avoir mis ses lignes téléphoniques de la Trump Tower sur écoute avant l’élection présidentielle, Edward Snowden a précisé une différence lexicale essentielle autour du terme « collecter ».

À leurs yeux, la collecte c’est uniquement le fait d’étudier ces données 

Sa signification varie en effet considérablement entre son usage courant et celui qui en est fait de manière restrictive par les agences de renseignement et le gouvernement : « Concrètement, collecter signifie que toute [communication qui] transite sur votre ligne téléphonique, sur Internet est interceptée, sauvegardée et ajoutée à leur base de données. À l’heure actuelle, cela concerne tout le monde.  Peu importe que vous soyez le président, un membre du Congrès, un avocat ou un comptable. […] C’est un fait qui se produit par défaut. C’est comme ça que fonctionne notre système de surveillance. »

Or, les principaux intéressés limitent le terme à une action bien précise du programme : « [Pour] les agences de renseignement, les avocats [du département de la Justice] et jusqu’au président, collecter ne signifie pas qu’ils enregistrent vos communications, les ajoutent à leur base de données et les sauvegardent au cas où ils veulent les fouiller. À leurs yeux, la collecte, c’est [uniquement] le fait de les ouvrir et de les étudier. »

CC Gage Skidmore

Ciblage inversé

En janvier, Edward Snowden avait déjà dénoncé l’hypocrisie de BlackBerry, qui tient un discours sur la surveillance en contradiction avec ses pratiques réelles. Le lanceur d’alerte a aussi profité de son intervention au SXSW pour dénoncer une pratique illégale mais répandue des agences de renseignement.

Pour placer sur écoute un citoyen américain, les agences de renseignement doivent obtenir un mandat. Mais elles peuvent contourner cette obligation légale en recourant à la pratique du ciblage inversé, qui consiste à s’intéresser officiellement à l’interlocuteur de la cible, si celui-ci n’est pas un citoyen américain : elles peuvent ainsi se pencher sur les communications de la personne visée à l’origine.

Donald Trump prône une prolongation de deux programmes de surveillance

Cette « entorse » ouvre des possibilités bien pratiques : « Je peux ainsi cibler ‘cette entité affiliée à un espionnage chinois’ ou quoi que soit d’autre et il s’avère par chance que c’est le BlackBerry d’Obama. » Il poursuit : « C’est ce qui se passe en permanence [à la NSA]. […] C’est interdit par la loi mais quand vous rencontrez des obstacles dans votre enquête, on vous entraîne à faire ce genre de choses. »

Quant à savoir si Donald Trump a bien été écouté par Barack Obama, Snowden estime que la question posée n’est pas la bonne : « Le problème n’est pas : ‘Oh la la, pauvre Donald Trump’. Tu es le président, tu devrais plutôt te demander : ‘Pourquoi c’est possible à la base ?’ et ‘Pourquoi je n’ai pas corrigé ça ?’ » Ces deux interrogations semblent toutefois improbables au vu de l’intérêt de Trump pour cette surveillance : il prône une prolongation des deux programmes de surveillance les plus importants de la NSA au-delà de leur date d’expiration prévue cette année.

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