Créée en Israël et rachetée par Google en 2013, l'application Waze offre depuis l'an dernier la possibilité d'éviter les « zones dangereuses » de Cisjordanie. Mais les Palestiniens reprochent à Waze de n'y mettre que les zones palestiniennes dangereuses pour les Israéliens, et pas les colonies israéliennes dangereuses pour les Palestiniens. Ou quand l'algorithme d'un GPS devient une question de vie ou de mort.

Créer une application de cartographie, c’est parfois devoir plonger dans des conflits géopolitiques qui obligent à s’improviser diplomates. Nous l’avions vu par exemple lorsque Google Maps avait proposé une vision russe et une vision ukrainienne de la Crimée, ou lorsque le service a été accusé de ne pas afficher le nom de la Palestine sur ses cartes, malgré son statut d’état observateur de l’ONU. Mais parfois, ces questions diplomatiques sont aussi une question de vie ou de mort.

Ainsi le magazine Vice raconte qu’en Israël, l’application GPS d’origine israélienne Waze (rachetée par Google en 2013) active par défaut une option qui permet aux Israéliens de s’assurer que leurs trajets ne traverse pas de territoires palestiniens en Cisjordanie. L’option proposée depuis 2015 s’intitule « Éviter les zones dangereuses », et son descriptif précise qu’elle permet d’éviter «  les zones dangereuses pour la conduite et les territoires A, B, interdits d’entrée aux Israéliens par la loi ».

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Cette option est d’un intérêt sécuritaire évident pour les Israéliens, qui non seulement ont l’interdiction juridique de se rendre à Ramallah, Bethléem ou Naplouse, mais qui peuvent risquer leur vie s’ils entrent dans des zones sous contrôle palestinien. Selon le Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA), 18 civils israéliens ont été tués l’an dernier par des Palestiniens dans les territoires occupés, et 6 l’ont été jusqu’à présent cette année. Ces deux dernières semaines, 8 ont été blessés.

En début d’année, les médias israéliens rapportaient qu’une erreur de navigation dans Waze avait conduit deux soldats à être lynchés dans la localité palestinienne de Qalandiya, D’intenses combats ayant causé un mort palestinien et une dizaine de blessés avaient permis de les sortir de l’embuscade.

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Mais l’application est jugée partiale. Car si les Israéliens disposent d’une option activée par défaut pour éviter les quartiers palestiniens qui seraient dangereux pour eux, ou ceux que loi interdit d’accès, la réciproque n’existe pas. Les Palestiniens ne disposent d’aucune option, par défaut ou non, qui leur permettent d’éviter de passer dans les colonies israéliennes.

Pourtant ces colonies sont également très dangereuses pour les populations arabes qui s’y risquent, en particulier certaines colonies illégales où vivent des extrémistes juifs dont l’agressivité à l’égard des Palestiniens choque y compris en Israël, et où les armes portées par des civils sont courantes pour tenter de se prémunir contre les attaques.

Le défi est autant technologique que diplomatique et juridique

Selon l’OCHA, 137 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie depuis l’an dernier, dont 81 cette année, mais il s’agit du décompte des personnes tuées par les forces israéliennes dans le cadre de leurs opérations de maintien de l’ordre. Les Nations Unies comptabilisent par ailleurs 89 « incidents avec pertes » depuis 2015 liées aux violences dans les colonies de Cirjordanie et Jérusalem-Est, sans préciser la nationalité des victimes.

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Les Palestiniens souhaiteraient donc que Waze propose aussi une option qui leur permette d’aller d’un point à l’autre de la Palestine sans passer par une colonie israélienne où ils risqueraient de tomber dans une embuscade meurtrière. Mais le défi est autant technologique que diplomatique et juridique.

Pas simple en effet de déterminer les zones à risques, sans rendre les trajets extrêmement erratiques. « Au-delà du zonage établi par Israël en Cisjordanie, l’espace urbain et rural devient discontinu. Tous les Palestiniens en pâtissent. La typologie des colonies est toutefois complexe : colonies gouvernementales ou privées ; blocs de colonies ou colonies isolées, voire « avant-postes ». A côté des colonies ultra-orthodoxes fermées et reliées à Israël, on trouve aussi des colonies plus ouvertes », expliquait récemment une analyse géostratégique publiée par Libération. « Les implantations suivent des logiques territoriales : certaines sont des colonies d’encerclement des centralités économiques et politiques palestiniennes ; Ramallah est cerné d’un maillage de colonies d’enclavement avec Beït-Horon, Dolev, Beit El, Psagot et Kokhav Yaakov. L’espace palestinien ne répond plus aussi facilement à une logique de centralité-périphérie car les liens y sont discontinus ».

Au delà de la sécurité de leurs trajets qui ne serait pas prise en compte, les Palestiniens dénoncent aussi la manière dont Waze nuit insidieusement à la Palestine, en réservant la dénomination « zones dangereuses » aux seuls territoires palestiniens, ou en détournant les Israéliens des zones économiques palestiniennes qui profitent du trafic.

Quoi qu’il en soit, il sera toujours regrettable que la paix ne puisse s’envisager qu’en évitant que deux peuples opposés se croisent, et la technologie facilite parfois cette non-mixité des cultures.

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