Mutations du travail, transition numérique, désengagement des jeunes : les syndicats français font face, à leur manière, aux nouveaux défis de la société. Pour en parler nous avons rencontré Damien Ramage, qui dirige la modernisation numérique de la CGT. Il se décrit comme « un OVNI chez les syndicalistes, autant qu'un OVNI chez les geeks ».

Le rendez-vous est donné, lundi 29 février. Une fin de journée presque habituelle à la porte de Montreuil où est logée la Confédération Générale du Travail (CGT). Premier syndicat français dans les esprits et les chiffres, la CGT a été fondée en 1895 : le poids de l’histoire donne le vertige dans les bâtiments du syndicat.

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L’architecture aux allures rétro-futuristes semblent bien calme, pourtant, une révolution se trame. Nous sommes à seulement quinze jours de ce mercredi 9 mars, jour de mobilisation générale contre la Loi Travail du gouvernement. Le syndicat est en première ligne, il le sait, il doit prouver que son rapport de force ne s’étiole pas, même face à un gouvernement socialiste. Fait marquant, c’est ce même lundi que l’historique syndicat a choisi pour ouvrir ses deux premiers comptes sur Facebook et Twitter.

Pourtant, après deux cents ans de syndicalisme, la CGT dans sa tour de béton n’est pas à l’abri des mouvements qui traversent la société. Désengagement, vieillissement des cadres, taux de syndicalisation en recul et révolution numérique, le mouvement social reçoit sa part de remises en questions. Dernier élément en date : un collectif de YouTubeur, sans cartes partisanes, a fait sursauté un combat social. En lieu et place des organisations syndicales.

Un nouveau monde de la contestation émerge-t-il ? Rendez-vous dans les murs d’une obscure organisation souvent caricaturée, largement moquée, mais rarement comprise.

Quel est votre rôle au sein de la CGT ?

Je m’occupe de la communication de l’UGICT, qui est l’Union Générale des Ingénieurs Cadres et Techniciens. C’est en fait une organisation confédérale, donc nationale et interprofessionnelle au sein de la CGT. L’UGICT réunit les quelques 10 % de cadres, ingénieurs de la confédération qui sont des syndiqués affiliés à notre structure.

On est donc une petite organisation au sein de la CGT, que nous voyons comme un outil pour aller vers des travailleurs cadres, à commencer spécifiquement par les jeunes diplômés. Là dedans, je coordonne la communication avec une toute petite équipe : une maquettrice, une administratrice des sites internet, une attachée de presse, un rédacteur et moi-même. Je m’occupe de la coordination de cette équipe mais aussi de faire de la formation et enfin de me mettre à disposition des organisations au sein de l’ensemble de la CGT qui auraient des besoins, des demandes techniques ou de conseils.

Vous êtes donc à disposition de toute la CGT ?

En effet, je me mets à disposition des syndicats. En travaillant pour l’UGICT, qui est reconnu pour un certain savoir faire dans la CGT, des fédérations sectorielles ou des syndicats d’entreprises, d’administrations, viennent nous voir pour nous demander de les aider dans leur communication. Et l’UGICT prend alors la décision de me mettre à disposition sur mon temps de travail de salarié de l’Union.

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Parce que cette expérience de communication, il n’y a que l’UGICT qui les avait ?

Non, pas que nous, loin de là. Beaucoup de choses se font dans la CGT en fait, je dirais que nous avons surtout une visibilité et nous avons commencé plus tôt que les autres à aborder ces questions. L’UGICT a toujours été un terrain d’expérimentation au sein de la CGT, car là où elle est placée, elle est à la fois autonome et  face à un public qui n’est pas simple. Quand on est cadre dans une entreprise, l’engagement syndical, le rapport au collectif ne va pas être tout à fait être le même que lorsqu’on est dans une chaîne de production. Rien que l’affichage de l’étiquette syndicale : être engagé quand on nous demande un devoir de loyauté sans failles à l’entreprise, ça n’a rien de simple. Donc nous sommes obligés de réfléchir ces problématiques, y compris la communication. Ici, ça fait déjà 5 ans que l’on a fait de la communication une priorité.

Vous lancez T3R1.fr. Qu’est-ce que c’est ?

T-3-R-1, dit « terrain » est comme son nom l’indique un outil de terrain ! C’est un réseau de coopératives numérique qui recoupe à la fois des fonctions de réseau social, d’intranet et de forums, un peu tout en un. Car on a des demandes qui émanent des syndicats, tantôt un espace partagé, tantôt un forum pour continuer des débats, là juste du stockage, parfois des outils de mobilisation en ligne, parfois juste de la formation. Donc on a décidé de mutualiser ces demandes dans un outil.

C’est un outil qui est d’abord tourné sur l’interne. Comment faire pour renforcer l’implication et l’activité des syndiqués qui, même s’ils ont des temps syndicaux, ne sont pas forcément à temps plein et qui ont une vie familiale et professionnelle ? Ces syndiqués ont besoin d’outils numériques qui permettent de fluidifier, renforcer et favoriser une horizontalité. C’est ce qu’on teste aujourd’hui. Je le vois comme un outil de transformation par le numérique de l’activité syndicale, un renforcement adapté à nos modes de vie de l’activité syndicale.

Loin de ce que l’on peut croire, dans la CGT le numérique est déjà très utilisé

C’est faire en sorte, rien qu’en terme de flux d’informations, de simplifier la vie des militants. Car aujourd’hui, même si c’est loin d’être un souhait des militants mais bien plus dû aux moyens syndicaux qui se réduisent, un militant va souvent avoir plusieurs responsabilités (responsabilités dans mon syndicat, dans ma fédération sectorielle, au national) et il va être rapidement débordé. Notre solution dans ce cadre c’est des outils numériques pour aider ces syndicalistes.

Car, loin de ce que l’on peut croire, dans la CGT le numérique est déjà très utilisé : le mail c’est déjà 80 % des échanges et les gens sont aussi sur Facebook et Twitter, en cela ils sont représentatifs de la population. Mais comme tous les collectifs de travail dans la société, nous avons un problème du surcharge d’informations, donc on commence par organiser la vie des responsables les plus surchargés pour faciliter leurs échanges. On est parti de l’idée de coopéatives, qui a du sens dans l’histoire ouvrière, et de web coopératif qui a du sens aussi dans l’histoire d’internet, ça nous a semblait la bonne image.

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L’idée en tout cas c’est ça : je suis moi un militant, j’ai des responsabilités sur plusieurs dossiers, dans plusieurs instances et sur plusieurs combats donc je suis adhérent de plusieurs coopératives dans un grand réseau de coopératives. C’est ainsi qu’est né le syndicalisme du 20e siècle, et c’est aussi comme ça, je l’espère que renaîtra le syndicalisme du 21e. C’est ambitieux, mais on commence à toutes petites échelles. On commence avec des expérimentations de terrain : on a commencé par créer une plateforme de blogs.

Avec des technologies d’il y a 15 ans, les blogs, qui n’étaient pas encore adoptés par les syndicats qui ne savaient pas encore en faire, on les a accompagné, on les aidé. On a vu ce qui marchait, et aussi ce qui ne prenait pas, et en fonction de ça on a su ce qu’on ferait à l’avenir pour accompagner les militants. Pour nous, ce n’est pas juste un gadget de communication, on ne fait pas un réseau pour se faire plaisir ou un meilleur intranet entre nous, l’objectif est aussi de déployer ensuite vers une plateforme de mobilisations, ouvrir vers l’extérieur si ça marche en interne

Quels besoins aviez-vous identifié lors de la création de T3R1 ?

Premièrement, les besoins sont multiples et l’enjeux c’est de les faire converger vers un outil commun. Ce qui n’est pas quelque chose d’évident. On pourrait refuser d’avoir un seul outil et répondre à chaque besoin par un outil déjà existant. Ce n’est pas notre choix. Notre rôle c’est de mutualiser et rendre interprofessionnels des outils plutôt que de fragmenter la communication de la CGT.

Mais parfois les besoins exprimés par les syndicats doivent être retravaillés : on va venir me voir pour me dire « on a besoin d’un forum » et en fait on se rend compte que les militants ont besoin seulement d’un système de remonté d’informations. Notre rôle c’est d’interpréter ces besoins et les transformer en outils. Notre processus c’est d’identifier les besoins des syndicats, expérimenter, sans savoir à l’avance ce qui va fonctionner et être prêt à abandonner certains outils qui ne s’avèrent pas être utile aux militants.

On est sur un objet très hybride avec T3R1, ça réunit une centaine de fonctions différentes mais si chaque fonction change l’activité syndicale de cinq personnes c’est très bien. Le but n’étant pas de faire un outil de masse ou un buzz record, le but c’est de donner des espaces et des méthodes de travail qui transforme le travail militant et aide le quotidien. Après le besoin commun de la CGT sur le numérique est un besoin d’appropriation : il y a des choses qui existent déjà, en tant que responsable com’ j’ai passé plus de 5 ans à dire qu’aujourd’hui il faut d’avantage ouvrir les syndicats que créer un outil qui va les aider à s’enfermer un peu plus.

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Et je m’étais laissé convaincre par cette idée tout en me trompant un peu, même si la première priorité était l’ouverture aux blogs, réseaux sociaux etc. ça fonctionne désormais à peu près, tout ce qui est produit à la CGT se retrouve sur le site, on est arrivé à une certaine transparence.L’appropriation reste un problème important, car on a beau se dire qu’on ne fera jamais mieux que Google Docs, et que même si c’est le grand capital on doit l’utiliser, il reste la question d’un empowerment de la structure par la structure. Avoir un outil à nous, que l’on peut modifier en fonction de  nos besoins, changer, améliorer et faire durer, ça mets en confiance un milieu militant comme la CGT. Et être en confiance par rapport à ses outils syndicaux c’est essentiel.

Pourquoi pendant le siècle dernier la CGT a lancé de la presse ?  Parce que dans la presse dominante, les syndiqués n’avaient pas accès aux informations qui étaient pour nous les plus importantes. Pourquoi la CGT dépense de l’argent à avoir des salariés, des moyens et même des locaux ? Parce que c’est des choses qui ne pourront pas être remplacées du jour au lendemain par un site internet de mobilisation. Un syndicat doté d’une structure, c’est un syndicat outillé de manière collective et individuelle : on est dans l’empowerment autonome des syndiqués par les syndiqués. Par exemple, un syndicat ne peut pas se sentir déposséder sur ses outils, récemment la question des pétitions en ligne se pose : des sites tel que Change.org reçoivent des milliers d’adresses mail de la CGT et d’autres militants, pourquoi pas nous ? C’est technologiquement à notre portée. Il n’y a pas de raison de se laisser déposséder.

Va-t-on vers un NationBuilder de la CGT ? C’est à dire un tout en un de la technologie-politique ?

Alors, le réseau social il existe déjà : il s’appelle Facebook et Twitter parce que les militants sont déjà dessus. Aucun besoin d’en créer un autre. La porosité entre l’organisation syndicale et les réseaux sociaux existe déjà. Avoir un NationBuilder c’est certainement l’objectif, ceci-dit, ça existe déjà. Encore une fois pourquoi réinventer ?

Qu’est-ce que NationBuilder, le CMS qui veut renouveler la démocratie  ?

Parce que ce qu’on invente c’est un processus et en plus une plateforme de mobilisations syndicales et de déploiement d’outils syndicaux ça n’existe pas. NationBuilder sert à une campagne avec une échéance. Le syndicalisme c’est autre chose, les échéances sont dans une autre temporalité. On aura d’ailleurs tendance à dire que les syndicats sont lents, mais essayez de monter un syndicat dans une boite, même une SSII, on rentre dans un cycle long : il faut se faire reconnaître pour obtenir des heures, puis il y a une élection, ça peut paraître long, mais quand vous finissez par gagner une première bataille c’est le fruit d’une construction de temps long.

Le syndicalisme est le fruit d’une sédimentation historique et c’est ce qui explique les structures des organisations aujourd’hui. Ce qu’on veut construire est donc plus un NationBuilder qu’un réseau social mais déjà sur du temps très long avec le maximum d’étapes d’une vie syndicale dans l’outil. Après, et j’insiste là dessus, je ne peux pas dire dores et déjà  ce que ça sera.

Est-ce qu’on va seulement arriver à un intranet moderne et fluide pour nos activités ou au contraire les mobilisations de demain se feront-elles sur T3R1 ? Je n’en sais rien. L’objectif est de créer un outil du temps long, suffisamment ouvert et poreux pour s’adapter au syndicalisme qui vient. Et même si notre outil n’est qu’interne, ce n’est pas une défaite en soi, car l’interne constitue un temps et un endroit essentiel de l’activité syndical notamment en terme de démocratie. Là où NationBuilder permet de l’empowerment local, l’articulation entre les groupes locaux et le national est ambiguë. On lance une campagne et les gens suivent, ou pas.

Nous n’avons pas les mêmes moyens technologiques, certes, mais on a travaillé un processus où rien ne tombe du ciel et tout est construit à partir d’une réalité de terrain, de syndicalistes. Quand on voit des partis politiques, à l’échéance d’une élection faire tomber des outils de campagne, ce que la gauche a fait en 2012, et ce que la droite fait pour sa primaire, ça reste des outils verticaux.

Une pétition qui réunit 1 million de signataires c’est extraordinaire mais est-ce que la porosité entre le web et la rue se fera ?

C’est absolument ce qu’on veut éviter ça implique donc plus de temps à travailler dessus et accepter qu’il va y avoir des ratés. On accepte dès aujourd’hui qu’on ne sait pas ce que sera l’engagement syndical, je généraliserai même militant, de demain. Une pétition qui réunit 1 million de signataires c’est extraordinaire mais est-ce que la porosité entre le web et la rue se fera ? Mais comment ça va se rencontrer avec des organisations syndicales structurées ? C’est un moment intéressant et il faut accepter de ne pas avoir encore toutes les réponses.

Il faut avoir l’humilité de dire je ne sais pas lorsque l’on souhaite engager des changements de long terme, le débat est déjà trop structuré entre des gens qui pensent que l’avenir des organisations syndicales est dans des plateformes numériques et des gens qui disent « c’est bien gentil, mais pour le moment ça reste virtuel ». On ne doit pas être binaire dans un débat qui jouerait sur le registre technophile/technophobe.

#OnVautMieuxQueÇa  : le futur de la révolte sociale est-il numérique  ?

Qui soutient ce projet ?

Premièrement, j’ai la chance d’avoir une direction à l’UGICT qui est très jeune, il y a un soutien des élus. Sophie Binet par exemple a 33 ans. Deuxième soutien qui est de poids pour moi, ce sont les organisations avec lesquelles on expérimente cet outil. C’est par exemple des ingénieurs de la métallurgie, de Thalès, mais aussi d’autres fédérations, les cheminots, la chimie, les premiers soutiens sont les syndicats. Et euxmêmes acceptent de venir sur un outil dont on ne sait pas encore quel horizon il aura. C’est un soutien qui vient aussi de la confiance que l’on a créé avec l’expérience de la plateforme de blogs, de la gestion des réseaux sociaux.

Et c’est sur cette confiance qu’on construit notre travail, les syndicats ont compris que notre démarche n’était pas de leur ré-apprendre à faire leur militantisme mais à leur redonner du pouvoir en commençant par des petits outils qui deviennent naturellement les leurs. Il y a évidemment des réticences et des craintes parfois irrationnelles et parfois légitimes : Qu’est ce que ça veut dire en terme de gouvernance ? En terme de centralisation ? En terme de transparence ?… Des questions qui se posent normalement.

Donc le soutien n’est pas unanime, il y a un débat qu’on affronte mais qui nous permet d’avancer. Ça fait seulement trois mois qu’on a ouvert ces discussions dans la CGT, mais déjà toute la séquence récente des pétitions en ligne, du hashtag  #OnVautMieuxQueCa auront à mon avis un fort impact sur les réflexions.

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Sophie Binet — UGICT

Quel est votre budget ?

Ca se réduit à presque rien, déjà le fait d’avoir deux salariés c’est l’essentiel du budget. T3R1 je l’ai codé moi même, parce que c’était pour moi plus compliqué de convaincre de dégager un budget pour le faire faire que de trouver sur mon emploi du temps, de la disponibilité pour le projet. J’ai fait avec mes propres moyens techniques. Notre budget annuel pour la communication n’est même pas quantifiable d’une année à une autre car il est très soumis à l’actualité politique de la CGT.

Et ensuite il est sincèrement ridicule, on fait de grandes choses par rapport aux moyens que l’on a. Qu’il s’agisse de trouver un prestataire pour du code, ou même une affiche, ça devient très compliqué. Et ce n’est même pas une question de priorité de la CGT, mais contrairement à ce que l’on peut croire, les organisations syndicales pour certaines, ne sont vraiment pas si riches que ça.

Et c’est un vrai souci car il y a en France une guerre qui est faite aux organisations, avec en répercussion des moyens humains et financiers qui s’amenuisent et on se retrouve à tout faire avec des volontaires. Si j’ai besoin de trente jours de code sur un projet, il va falloir que je me batte pour y parvenir.

On est parti sur l’idée d’un budget quasi nul : achat de l’hébergement et de fonctions de CMS point. Et le jour où on dégagera vraiment un budget c’est que ça fonctionnera suffisamment pour toute la CGT et à ce moment là la question reviendra. Pour l’instant on part tout petit.

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Vous avez pris le process d’une startup qui part de rien, en fait…

Complètement, y compris ça nous arrive de faire nos propres levées de fonds pour faire vivre notre cellule de com’. Par exemple la plateforme de blogs qui est gratuite, le jour où ça ne marchera plus, à cause du code, et bien les syndicats sont prévenus, on fera appel à chacun pour lever suffisamment d’argent pour payer des gens pour réparer ou améliorer la plateforme. Après on ne va pas devenir une structure marchande de la communication dans la CGT, on fait avec ce qu’on a, et si besoin, c’est les utilisateurs, donc les syndicats, qui nous aideront à compléter le budget.

Par ailleurs j’en fais un appel : si des gens pensent que nos projets sont biens, les bonnes volontés en matière de code ou de graphisme, des choses qui sont faciles et simples à faire et qui peuvent servir le mouvement social mais qui ne sont pas, pour la CGT, simples, toutes ces volontés seront bien utilisées.

Le numérique est en fait un catalyseur des tensions et des conflits qui émergent, et tout me fait dire que ce sera pareil dans le monde du travail

Qui est l’utilisateur type de T3R1 ?

L’utilisateur type à l’heure actuelle, c’est quelqu’un qui est ingénieur impliqué dans son syndicat, déchargé à mi-temps pour son activité syndicale et qui dans ce mi-temps :  a déjà du boulot parce qu’il est cadre ou ingénieur donc il a des deadlines et il a tendance à aimer son travail. Et en plus il a ce mandat qui l’occupe aussi au delà d’un mi-temps de décharge qu’il occupe entre son syndicat, sa fédération et l’UGICT : il a tout ça. On en arrive à deux 3/4 temps. L’utilisateur type c’est lui : il a énormément de responsabilités, peu de temps, pleins d’informations à trier, peu de moyens et une disponibilité limitée donc il a besoin d’un nouvel outil pour parvenir à maximiser son efficacité syndical.

Après on ouvre progressivement à d’autres organisations en dehors de l’UGICT et pour le moment c’est les responsables de ces organisations qui expérimentent l’outil, ce n’est pas encore tous les syndiqués. On a invité aussi tous les webmasters des blogs que l’on a permis de construire, en partant du principe qu’ils sont eux aussi des vecteurs de la transformation numérique dans leur organisation.

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Le process peut paraître un peu lourd mais on veut éviter l’erreur de faire une coquille vide au mieux, ou au pire à casser les cadres intermédiaires, les collectifs de travail et les espaces de parole : là l’outil devient nuisible à l’utilisateur. Encore une fois, on prend du temps mais on respecte la place des structures et des individus avec nos outils. Ce qui est fondamentalement paradoxal quand on parle numérique puisqu’on pense toujours qu’il bouleverse les structures, mais moi je crois que le numérique sera accepté et sera un outil de transformation le jour où on arrêtera de penser le nouveau contre l’ancien.

Quand on pense un outil par le haut, ce qui est en soi l’antithèse du web (mais passons), en terme de conduite du changement c’est une catastrophe. On le voit dans les entreprises où on nous vend un dialogue social apaisé qui émergerait de l’ensemble soit disant homogène qu’est le web. Du fantasme des années 1990 de l’agora mondiale on pense encore qu’aujourd’hui en entreprise le consensus peut exister seulement par le web. Le numérique est en fait un catalyseur des tensions et des conflits qui émergent, et tout me fait dire que ce sera pareil dans le monde du travail. Car c’est un monde conflictuel entre intérêts divergents. Les lanceurs d’alerte c’est le web : et ce n’est pas du consensus.

Dans quel contexte innovez-vous ?

On travaille le changement avec des gens qui sont assez demandeurs contrairement à une boite qui viendrait de l’extérieur pour être consultant, où la demande réelle n’est pas si présente. Ici, avec l’innovation par la base, chacun est acteur du changement, c’est aussi des décideurs, les militants nous imposent des choses dont ils ont besoin. Mon rôle c’est d’assurer que la CGT garde le pilotage des outils.

Après pour les choses techniques, je trouve toujours des gens vers qui aller pour réfléchir, développer et résoudre des bugs. C’est peut être pas comme en open-space, mais il faut trouver les volontés où elles se trouvent. A la CGT, et c’est une de ces grandes forces, l’informel a une grande importance et c’est pour ça aussi que je crois à un web pour les militants car on parle beaucoup ici, il y a quelque chose d’assez horizontal. Toutes les discussions alimentent la vie. Après je ne te cache pas que certains jours c’est difficile d’être un apprenti-geek dans le monde syndical : je suis un OVNI chez les syndicalistes, autant qu’un OVNI chez les geeks.

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Il y a des moments de solitude. Mais je vois depuis 5 ans qu’on avance alors même que je suis tout seul dans mon bureau, on ne donne certes pas dans la déferlante de buzz (et encore que Sophie Binet est une des premières signataires de la pétition Change Loi Travail), mais on aide chaque jour des militants.

Si on en revient au numérique et au syndicat, il y a 5 ans, sur Twitter je me sentais un peu seul, aujourd’hui, j’ai recensé quelques 250 comptes de syndicats CGT.

La CGT est-elle pionnière ?

Oui, je le pense. Même si ce n’est pas forcément l’image que l’on en a. Et que sur d’autres aspects, notamment la communication, je ne vais pas dire que tout est parfait et professionnel, d’abord parce que la CGT est très militante et qu’à la communication militante on ne peut pas toujours lui demander d’être hyper pro et tant mieux.

On a pas le choix, il en va de notre survie en tant qu’organisation syndicale, comment on fait pour s’implanter sur les deuxièmes et troisièmes collèges (ingénieurs – techniciens) ? Comment est-ce qu’on fait pour faire évoluer le syndicalisme qui reste avec ses racines ouvrières ? On se pose ces questions là.

Historiquement, l’UGICT a déjà toujours bossé avec les organisations de jeunesse, l’UNEF par exemple sur la question des jeunes diplômés, c’est des questions qui sont naît au début des années 2000 avec l’émergence de Génération Précaire avec le CPE. Car cette génération a répondu à des questions qui ont obnubilé les organisations dans les années 1990 et qui se retrouvent encore aujourd’hui dans les slogans de certaines organisations syndicales : la peur de conjuguer l’individualisme au collectif. Et on s’est rendu compte qu’il y avait là une génération qui avait résolu le problème. Ce que je veux dire c’est que quand tu as ta chaîne YouTube, c’est toi qui parle en ton nom, de ta vie mais pour parler à des milliers de gens qui potentiellement vont te répondre et ouvrir une discussion globale.

Et c’est ce qui fait tilter. Et en plus c’est cette même génération qui depuis 15 ans connait les bouleversements que l’on connait à l’insertion dans le monde du travail. Et là l’UGICT a dû travailler avec cette génération, il fallait les mettre en responsabilité. La direction de l’UGICT, ce sont des gens qui ont un habitus militant et culturel différent et un rapport au travail différent. Et en même temps, dans toutes les organisations syndicales ça bouge.

Je parle là de la CGT, à mon échelle, mais je dois relativiser ce qu’on fait est encore tout petit et les questions qui sont là sont trop importantes pour ne pas heurter d’autre organisations. Je ne me permettrai pas de parler à la place des autres organisations mais ça bouge aussi, avec, comme nous, des réussites et des échecs.

La transition numérique des autres syndicats ? Je ne vois rien dans mon radar

Et après il s’agit de quelle vision et de quelle démarche tu as, certaines expériences participatives sont des fiascos parce que il y a un essai de contournement des voies syndicales, a contrario quand tu fais des supers outils et que tu attends des années que quelqu’un les utilise tu es aussi dans l’erreur : il n’y a pas d’empowerment numérique sans empowerment militant adapté à un millieu. Là on essaie dans la mobilisation Loi Travail, on a pris certaines fonctions de T3R1 pour faire un site de recensement des mobilisations : c’est à destination du mouvement social. Mais si les gens vont se servir ailleurs : ce n’est pas grave. Nous on a joué notre rôle. On a pas de recette numérique de notre côté. Enfin si, la recette c’est qu’il n’y en a pas.

Il y a une démarche qui est celle de la CGT appliquée au numérique avec comme seule question où est le vrai pouvoir du mouvement social : pour nous il est dans une organisation syndicale structurée. Pour ce qui est de l’UNSA, CFDT, FO : je n’en parle pas car je ne sais pas encore ce qui va fonctionner. Si demain une des ces organisations fait une transition numérique réussie, tant mieux. Ce sera utile à tout le mouvement social. Mais là tout de suite, je ne vois rien sur mon écran radar.

Personne n’a fait sa mutation numérique ?

Je n’irais pas jusque là, je pense qu’elle s’est faite comme dans le reste de la population mais je crois qu’elle ne s’est pas encore convertie dans les structures. Mais la mutation est faite chez les militants, quand tu vois qu’en congrès CGT — événement très interne s’il en est — dans nos militants on avait déjà 10 % de twittos. Et donc on a réussi à animer une discussion ouverte sur les réseaux sociaux en même temps qu’on avait des débats parfois très forts et clivant, cette ouverture était déjà là dans l’informel.

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Parce que la mutation était déjà faite. Mais pareil pour la pétition Loi Travail : quand tu vois qu’elle était à l’ordre du jour de toutes les réunions syndicales lundi matin, parce que dans le weekend elle était sur le Facebook des militants.

Maintenant la mutation qui n’est pas faite, parce que personne ne sait encore ce que ça va être, c’est demain vers quelle structuration des mouvements sociaux avec le numérique va-t-on ? La traduction en terme de structures n’est pas faite, aujourd’hui une signature de pétition n’est toujours qu’une délégation de mobilisation. La question de la rencontre physique dans la rue, la question de la multiplication des engagements numériques : on a pas encore de mode d’emploi.

Mais celui qui aura ce mode d’emploi, il gagne un mouvement social et une présidentielle. Donc on a pas de chemins tracés, même si nous on peut voir des solutions : un empowerment total par le numérique ou au contraire une uberisation du syndicalisme c’est deux mutations profondément différentes et inconciliables.

L’uberisation syndicale pour moi c’est penser le remplacement d’une structure par un système qui serait le même, agir collectivement pour nos droits, mais sans organisations. Selon moi c’est une erreur majeure. Mais en même temps, ce que je dis c’est que les organisations peuvent aussi faire l’erreur de penser pouvoir se passer des outils numériques avec ce qu’ils apportent en terme d’empowerment, d’horizontalité et de libération des initiatives individuelles et collectives : ce serait une erreur colossale aussi.

À titre de comparaison, comment voyez-vous la mutation numérique du monde associatif ?

Et bien c’est quelque que j’observe effectivement. Pour moi il y a une certaine constance : les assos qui savaient inverser un rapport de force médiatique hier, savent à peu près toutes le faire aujourd’hui aussi. Ce qui a changé c’est peut être qu’aujourd’hui, elles peuvent jouer sur les médias grâce à l’implication citoyenne, même celle d’un clic. Mais c’est loin d’être comparable aux enjeux d’un syndicat : la communication syndicale est une science en soi, largement impensée parce qu’elle n’a rien de comparable.

Je m’explique : un syndicat va-t-il faire de la communication d’intérêt public ? De la communication politique ? Ou même de la communication économique dans certaines entreprises ? Il n’y a pas de recette de la communication syndicale. Et c’est bien là mon enjeu, trouver des solutions qui suivent les militants. Après, il y a des choses communes évidemment, l’émergence du clic est formidable pour un syndicat. Le clic c’est le nouveau tract, à la différence que lorsque tu es tout seul dans ta boite : c’est plus simple de faire cliquer que de differ tes tracts le matin. Mais l’expérience reste la même : transformer le premier support d’engagement en engagement.

En revanche je crois qu’avec les générations qui viennent, ce n’est ni les syndicats, ni les associations qui vont rencontrer les plus gros problèmes de communication, mais bien les entreprises. On le voit avec votre génération (millenials,Y…) vous rendez fous les DRH parce que vous ne vous attachez plus aux messages de la boite. Votre engagement dans une entreprise est sur du temps compté.

On m’enseignait à Science Po la « fidélisation à la marque » dans la communication interne à l’entreprise, la volatilité du web met en difficulté les boites et les partis politiques qui n’offrent rien d’autre qu’une marque. Ce n’est pas le même rapport avec un engagement citoyen ou syndical, où là, nous avons la facilité d’avoir des valeurs qui rassemblent par leur constance.

Après tous les échecs du slacktivisime, ne craignez-vous pas que #onvautmieuxqueça ne soit le début du slacktivisme social ?

Je vais peut être me tromper mais c’est pour  moi une des démarches les plus marquantes de ces dix dernières années en terme de rapport à l’engagement collectif. Même si ça peut retomber, et ça va retomber, et que ça se poursuive dans une mobilisation ou pas, j’y vois plus qu’un buzz.

Ce qui est intéressant : premièrement ce n’est pas un gros buzz sur lequel on vous demande de vous engager, mais on vous donne la parole quand vous ne l’avez plus et deuxièmement ça parle du travail. Et qui parle du travail ?

Parce que des causes nouvelles qui émergent, il y en a plein et tant mieux mais personne ne parle du travail. Alors même que c’est le quotidien, et notre génération qui aspire à bien travailler, à nous épanouir dans ce travail, est la même génération qui connait la plus grande précarisation économique à l’insertion, pour nous cette démarche est super et positive. On vaut mieux que ça c’est un message à la fois positif et critique. C’est une démarche très individuelle, voir qui peut être vu comme égocentrique, alors que pas du tout : le fait d’allumer sa webcam pour dire au monde nos mauvais expériences au travail pour dire je veux mieux que ça donc nous valons mieux que ça.

Nous saluons l’initiative pour ce qu’elle est, des gens qui collectivement disent ça : ça ne va pas dans mon quotidien. Après ça peut donner ce que le Non en 2005 a donné, mais là dans le paysage c’est marquant et on est plus que dans du zapping YouTube. Une génération qui s’exprime avec ses codes, sans attendre qu’une rédaction les programme au 20h, le pouvoir là, il est dans le You de YouTube.

Après si les organisations ne sont pas en capacité de dialoguer avec cette frange de la population, le reste du pays n’en sera pas non plus capable et ça peut devenir inquiétant. Et ce que je dis aujourd’hui c’est que les YouTubers sont autant responsables en tant que voix dans le mouvement social que nous.

Le numérique : outil du je ou du nous ?

Le numérique c’est justement l’outil qui permet de dépasser ce débat là. C’est comme ça que je l’explique en formation. Celui qui sait que son Twitter peut avoir un effet boule de neige d’appropriation de son discours, sait pertinemment que son je peut en quelques instants devenir un nous, combatif parfois, inventif ou rassembleur. Je me choque qu’on puisse encore entendre aujourd’hui « ah les jeunes sont très individualistes », ce qui traduit un complexe de l’engagement des anciennes générations. Un engagement c’est pas tout ou rien, ce n’est plus nous contre je. C’est je dans nous.

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