![]() ![]() Interview : Laurent Petitgirard (SACEM)
La rédaction, le 09 Février 2005
![]() Compositeur de musique symphonique et de musique de films, Laurent Petitgirard est un chef d'orchestre reconnu dans le monde entier. Président du Conseil d'Administration de la Sacem, il a accepté de répondre à nos questions et d'entamer ainsi un dialogue franc et constructif entre les auteurs-compositeurs et les utilisateurs de P2P. Voici ses réponses : Ratiatum.com : Les internautes ne comprennent pas pourquoi le SNEP et la Sacem portent plainte contre eux. Ca n'est pas semble t-il un manque d'éducation, mais une véritable incompréhension. Les études sur l'impact du P2P sur les ventes de disques se contredisent toutes. Certaines ont conclu que le P2P avait un impact positif sur les ventes, puisqu'il permettait aux internautes de découvrir de nouveaux artistes et les plongeait dans une envie de consommation de musique qu'ils n'avaient pas avec la radio ou la télévision. On peut bien sûr douter de cette affirmation, mais il faut rappeler qu'Alexis qui a été condamné à verser 6000 euros à la SACEM possédait tout de même chez lui plus de 500 CD originaux, achetés en toute légalité, ce qui tenderait à aller dans le sens de cette étude. Dès lors pourquoi porter plainte aujourd'hui contre les internautes et ne pas attendre de voir plutôt si effectivement le P2P porte préjudice à la filière musicale ? Laurent Petitgirard : Une érosion des ventes, due à une lassitude ou à la fin de la séduction d'un support sur le public, se manifeste toujours de la même façon, à savoir une stagnation, puis une baisse progressive, au grand maximum de 5% des ventes. Ici nous parlons d'un cataclysme. La Sacem a perçu et donc réparti 24% de droits en moins pour 2004 que pour 2003. Ce chiffre est même plus violent que celui de l'industrie du disque car nous avons décalage dans le temps de quelques mois par rapport aux ventes. Nous n'avons donc pas à attendre pour savoir "si par hasard" il y aurait préjudice, nous le constatons sans aucune contestation possible. Certes il y aura toujours des gens qui achèteront parallèlement au téléchargement illicite, mais vous voyez bien sur vos propres forums que très nombreux sont ceux qui se targuent de ne plus jamais acheter un CD ou un DVD, au nom d'un combat pseudo politico-écolo dont vous permettrez de dire qu'il est assez douteux et bien pratique. Je suis partisan beaucoup plus des réductions de débit ou suspensions de lignes que des poursuites mais enfin, il faut quand même à un moment faire respecter la loi. Cet enseignant devrait montrer l'exemple, il a non seulement téléchargé mais proposé au monde entier des oeuvres qui ne lui appartiennent pas. Le plus grave dans tout cela, c'est la diminution drastique du nombre de nouveaux contrats d'artistes. Le paradoxe est que les premières victimes du téléchargement illicite sont ceux qui n'ont pas encore enregistré et qui n'auront jamais leur première chance. Ratiatum.com : Vous avez vous-même déclaré à plusieurs reprises que vous en aviez assez de voir que les jeunes sont prêts à payer 3 euros pour une sonnerie de portable midi de quelques secondes alors qu'ils refusent de payer 1 euro pour une chanson complète. La plupart des experts en commerce pensent que la musique pour elle-même n'est pas ressentie comme un bien que les consommateurs sont prêts à acheter. La sonnerie de portable s'achèterait pour sa valeur de personnalisation, de "customisation" du mobile, alors qu'il manque cette valeur aux fichiers numériques. Cette idée que la musique n'a pas de valeur commerciale seule est ressentie certainement à juste titre comme une insulte par les artistes, mais c'est un fait économique. Comment la Sacem peut-elle valoriser la musique ? Laurent Petitgirard : Il est étonnant de voir que la Sacem est ressentie comme une institution alors que c'est une simple société civile fondée par les auteurs il y a plus de 150 ans. Son rôle est de percevoir et de répartir le plus rigoureusement possible (84% de la répartition est basée sur des programmes identifiés, c'est un record mondial). Elle a certes une action culturelle, mais forcément limitée. J'ai été très frappé par de nombreuses réactions d'internautes, suite à mon premier article (voir cette actualité du 5 février 2005, ndlrc), qui reprochent à la Sacem qu'il n'y ait que 2700 auteurs et compositeurs qui perçoivent l'équivalent du smic ou plus. Ils oublient les éditeurs qui ne sont pas comptabilisés dans ce calcul, les 58.000 autres sociétaires qui reçoivent entre 1 et 12.000 euros par an (parmi lesquels la quasi totalité des compositeurs qui écrivent de la musique contemporaine) et qui sont bien contents de les recevoir, les comptes en héritage et surtout l'étranger. Nous renvoyons aux sociétés étrangères les droits générés par leur répertoire en France et elles font de même pour leur territoire. Que la dématérialisation des supports fassent perdre la notion de la propriété intellectuelle ne veut pas dire pour autant qu'elle n'existe plus. Nous essayons d'informer le plus possible, mais quand les internautes veulent à tout prix nous identifier aux Majors, que pouvons nous faire de plus ? La Sacem n'est pas une société de nantis, elle n'est que la somme de beaucoup de précarités et de bien rares auteurs prospères, mais qui le doivent toujours au succès de leurs oeuvres. Une minute d'une chanson d'un inconnu est rémunérée, sur les médias ou sur le disque, autant que celle d'un auteur célèbre, c'est cela l'égalité. Ratiatum.com : Les systèmes de gestion des droits numériques (DRM) sont totalement inefficaces ; aucune chanson diffusée avec DRM sur les plateformes légales n'est diffusée par ailleurs en simple MP3 sur les réseaux Peer-to-Peer. Sauf solution technique miraculeuse pour l'industrie, c'est un fait qui restera vrai. Le projet de loi sur le droit d'auteur prévoit d'interdire le contournement des DRM, mais sur le P2P les fichiers sont déjà pré-contournés donc les internautes ne risqueront rien de plus qu'aujourd'hui. A l'inverse, les DRM posent beaucoup de problèmes notamment d'interopérabilité, et de respect des droits du public (ne parlons pas seulement de la copie privée, mais également du droit de citation). Aujourd'hui personne ne va sur eCompil ou iTunes pour les DRM. A l'inverse beaucoup refusent d'acheter sur iTunes à cause des DRM. Alors pourquoi continuer dans une voie qui semble être un non-sens économique total ? Laurent Petitgirard : Les DRM ne sont pas un credo absolu. Ils sont utiles pour l'identification et donc pour la répartition, mais nous ne faisons pas de fixation dessus. Le manque d'interopérabilité entre les systèmes est très dommageable au téléchargement légal. Nous espérons tous une solution rapide, tout ceci est encore très neuf. Et puis comparez les chiffres d'affaires des grands groupes de Telecom, ou ceux d'Apple ou d'Universal à celui de la Sacem et vous comprendrez que nous ne sommes pas si puissants que cela. (suite en page 2)
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