La prédiction a l'air folle. Elle ne l'est probablement pas au regard des travaux déjà entamés pour "hacker le cerveau". Selon Nicholas Negroponte, fondateur du MIT Media Lab, l'être humain pourra bientôt avaler des pilules pour enrichir son cerveau de connaissances nouvelles. 

Même si tous les sens sont par définition porteurs d'informations, il n'existe véritablement que trois voies possibles pour apprendre de nouvelles connaissances. Par les yeux, en lisant les informations que le nerf optique transmet jusqu'au cerveau. Par les oreilles, en entendant les informations que le tympan transmet jusqu'aux cellules grises. Ou par le toucher et la répétition gestuelle. Mais il sera un jour possible de hacker le corps humain pour contourner ces trois voies royales et pour insérer directement dans le cerveau les informations dont l'être humain a besoin, sans aucun effort d'apprentissage. En mangeant.

C'est en tout cas ce que prédit Nicholas Negroponte, le co-fondateur du prestigieux MIT Media Lab, à qui l'on doit de nombreuses inventions dans le développement des réseaux, des interfaces homme-machines ou du Web. Negroponte est revenu dans un TED Talk sur les prédictions (plutôt anticipations) technologiques qu'il avait décrites au cours des 30 dernières années, et la façon dont elles avaient été reçues avec doutes ou moqueries. 

Puis il livre sa principale prédiction pour les trente prochaines années : "Pour apprendre à lire, nous avons fait beaucoup de consommations d'informations à travers nos yeux. C'est peut-être un canal très inefficace. Donc ma prédiction c'est que nous allons ingérer des informations. Vous allez avaler une pilule et saurez parler anglais. Vous allez avaler une pilule et connaîtrez Shakespeare. La manière d'y parvenir, c'est à travers le flux sanguin. Une fois que c'est dans le flux sanguin, ça va au cerveau, et quand les différentes parties savent qu'elles sont dans le cerveau, elles vont les déposer aux bons endroits".

"Il y a un certain nombre de personnes (qui y travaillent). Ce n'est pas aussi farfelu" que ça en a l'air, conclut-il.

La neurologie synthétique pour hacker le cerveau

De fait, Nicholas Negroponte songe notamment aux travaux de Ed Boyden, un neuro-scientifique qui dirige un groupe dédié à la neurologie synthétique au sein du MIT Media Lab. "Nos cerveaux et nos systèmes nerveux servent d'intermédiaires à tout ce que nous percevons, sentons, décidons, et faisons — et ils agissent comme notre interface ultime pour le monde. Un défi exceptionnel pour l'humanité est de comprendre ces interfaces neuromédia à un niveau d'abstraction qui nous permette de concevoir leurs fonctions", résume la présentation du laboratoire. Il s'agit de pouvoir "réparer des pathologies", obtenir des informations sur l'état de santé, ou… "augmenter la cognition", c'est-à-dire les connaissances.

"Le groupe de Neurobiologie Synthétique invente et applique des outils pour analyser et concevoir des circuits de cerveau à la fois chez les humains et des systèmes modèles. Notre neuro-ingénierie se concentre actuellement sur l'élaboration de technologies pour contrôler le traitement dans des cibles de circuits neuronaux spécifiques dans le cerveau. Nous espérons que cette approche du cerveau par la neurobiologie synthétique nous aidera à mieux comprendre la nature de l'existence humaine — et à concevoir des améliorations".

Le cerveau amélioré, une bataille entre l'Europe et les Etats-Unis.

Ces travaux s'inscrivent dans le mouvement du transhumanisme, qui fait de l'être humain une matière première qu'il est possible d'améliorer par la fusion de plus en plus forte entre le corps humain et la machine, entre le naturel et l'artificiel. Le cerveau devient un ordinateur qu'il faut connecter aux autres, remplir d'informations, et auquel il faut donner de nouvelles capacités de traitement.

C'est dans ce contexte que le président américain Barack Obama a annoncé en avril 2013 la BRAIN Initiative, qui vise précisément à mieux comprendre le fonctionnement du cerveau, pour en corriger les dysfonctionnements et l'améliorer. "Il y a un énorme mystère qui attend d'être découvert, et la BRAIN Initiative va changer ça en donnant aux scientifiques les outils dont ils ont besoin pour obtenir une vision dynamique du cerveau en action, et mieux comprendre comment nous pensons, et comment nous nous souvenons".

"Cette connaissance pourrait être — et sera — transformative", promettait Barack Obama, en annonçant une première enveloppe de 100 millions de dollars, abondée notamment par l'armée américaine.

L'Union Européenne a également annoncé quelques mois plus tôt son propre Human Brain Project, doté dès l'an dernier d'une dotation de 54 millions d'euros. "Comprendre le cerveau humain est l'un des plus grands défis de la science du 21ème siècle. Si nous pouvons relever le défi, nous pourrons comprendre plus profondément ce qui fait de nous des humains, développer de nouveaux traitements pour les maladies du cerveau, et construire de nouvelles technologies informatiques révolutionnaires", explique le consortium dirigé par Henry Markram.

A terme, la Commission européenne espère générer 1 milliard d'euros d'investissements dans le secteur. Elle a elle-même promis de débloquer des fonds chaque année pendant 10 ans, ce qui est un engagement de long terme très rare.

Alors. Pilule bleue, ou pilule rouge ?

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