En quête de recettes fiscales, l'Etat mise sur la capacité de Facebook à faire venir davantage de Français vers les jeux d'argent, grâce à un partenariat entre le réseau social et la Française des Jeux. Une incitation au pari qui confirme toutes les craintes exprimées lors de l'ouverture du marché des jeux en ligne.

N’y aurait-il pas comme un léger problème de cohérence, ou de cynisme absolu ?

En 2009, le Gouvernement a libéralisé le marché des jeux d’argent en ligne, à travers un projet de loi défendu par l’ancien ministre du budget Eric Woerth. Il s’agissait officiellement de parvenir à taxer en France les sites de paris et de poker jusque là illégaux, par le jeu de la carotte et du bâton. D’un côté, un allègement des taxes collectées sur les paris et jeux d’argent ; de l’autre, une menace de faire bloquer par les FAI les sites qui ne respecteraient pas la loi française et qui ne seraient donc pas homologués par l’ARJEL, l’autorité de régulation des jeux en ligne (ce qui s’est effectivement produit pour plus d’une trentaine).

A l’époque, l’opposition socialiste avait expliqué à longueur de débats que la mesure nuirait aux finances publiques, puisque la baisse des taxes prélevées sur la Française des Jeux serait très difficilement compensée par l’augmentation du volume taxé sur les nouveaux acteurs — ce qu’Eric Woerth prétendait. Les Socialistes avaient donc craint, à juste titre, que l’Etat ne soit obligé de favoriser l’augmentation du volume des paris en ligne, et donc d’accentuer les risques d’addiction aux jeux d’argent, pour entrer dans ses frais.

C’était l’un des points de la saisine du Conseil constitutionnel par le Parti Socialiste, qui dénonçait une atteinte au principe de protection de la santé. Pour se prémunir avec succès du risque de censure, le Gouvernement avait toutefois prévu dans la loi que l’homologation ne soit délivrée par l’ARJEL aux sites de paris et de jeux d’argent qu’en cas d’engagements pris sur des mesures anti-addiction.

Aussi, l’article 26 de la loi du 12 mai 2010 dispose que l’opérateur de jeux d’argent en ligne « prévient les comportements de jeu excessif ou pathologique par la mise en place de mécanismes d’auto-exclusion et de modération et de dispositifs d’autolimitation des dépôts et des mises« . Le site doit par ailleurs informer les joueurs des risques d’addiction, et l’article 27 ajoute que l’opérateur doit rendre compte dans un rapport annuel transmis à l’ARJEL « des actions qu’il a menées et des moyens qu’il a consacrés pour promouvoir le jeu responsable et lutter contre le jeu excessif ou pathologique« .

« Un ciblage perfectionné et précis »

Mais dans un rapport sur l’addiction (.pdf) publié en avril 2013, l’ARJEL reconnaissait que « depuis l’ouverture du marché, de premiers enseignements ont d’ores et déjà été tirés par les pouvoirs publics concernant les risques liés aux jeux d’argent et la nécessaire prise en charge des patients souffrant d’addiction aux jeux« . Le ministère de la santé a ainsi publié en 2012 une circulaire (.pdf) qui octroie de nouvelles dotations budgétaires pour la prise en charge des joueurs excessifs ou pathologiques.

Il faut aussi relire ce qu’écrivait, dans le rapport parlementaire accompagnant le projet de loi d’Eric Woerth, une certaine Aurélie Filippetti, devenue ministre de la culture et de la communication sous le gouvernement suivant :

C’est un véritable tabou qui est tombé ; celui d’un État régulateur qui conçoit sa mission de limitation de l’accès aux jeux d’argent non seulement comme une protection face au surendettement et à l’addiction, mais aussi comme une exigence morale, celle d’une société où le sport véhicule d’autres valeurs que les gains possibles, où l’information sportive n’est pas sujette à soupçon d’influer sur les cotes, où Internet est un outil de communication et d’information plutôt que d’addiction et de désocialisation, enfin où la publicité pour les jeux d’argent n’inonde pas les écrans et les esprits, des jeunes comme des moins jeunes. Cet esprit de responsabilité est en train de disparaître. L’État a capitulé en renonçant à s’opposer au développement d’une société –casino, miroir aux alouettes de la désespérance sociale… Internet et circenses

(…)

Par ailleurs, si le jeu des mineurs a été découragé, il est évident que ce public reste extrêmement exposé à la publicité d’une agressivité redoutable déployée par les nouveaux entrants cherchant des parts de marché chez les jeunes adultes. D’autre part, les adolescents utilisent Internet de manière massive, et bien évidemment, le plus souvent à l’abri du contrôle parental. Comme les jeux en ligne se développent désormais sur les smartphones, le danger est croissant d’une addiction accrue.

Selon le rapport d’activité 2012 (.pdf) de l’ARJEL, le dernier disponible, l’ensemble des prélèvements sur les jeux et paris en ligne ont rapporté à l’Etat 327 millions d’euros en 2012. C’est 6 % de mieux qu’en 2011, et ce sera certainement encore davantage en 2013 :

A l’heure où le Gouvernement cherche par tous moyens à rééquilibrer le budget de l’Etat, on imagine que la tentation est grande d’augmenter ces prélèvements en cherchant à augmenter le nombre de joueurs et le volume de leurs mises. Or quoi de mieux que l’effet viral des réseaux sociaux pour amener davantage de Français à parier et (souvent) perdre leur argent au bénéfice du Trésor Public ?

Quoi de mieux, qui plus est, que de faire aller les Français vers les jeux où la part prélevée est la plus généreuse pour l’Etat ?

Mercredi, FDJ (la Française des Jeux), qui est détenue à 72 % par l’Etat, a ainsi annoncé un partenariat avec Facebook, en se félicitant de ce que « la campagne de lancement sur Facebook de « My Million » a touché 13,4 millions de français en moins de 24 heures« . Selon l’arrêté du 24 janvier 2014, qui fixe la répartition des sommes misées sur les jeux de la FDJ, « My Million » est le jeu qui rapporte le moins aux gagnants en proportion des mises, avec uniquement 50 % d’affectation aux gains.

« Ces résultats prometteurs ont démontré tout le potentiel de Facebook à toucher les clients et prospects de l’entreprise grâce à une couverture exceptionnelle, des solutions publicitaires efficaces et un ciblage perfectionné et précis« , se réjouit la Française des Jeux, qui ne cache pas ses ambitions :

Pour FDJ, qui compte désormais plus de 27,1 millions de clients, cet accord permettra au groupe de renforcer la proximité entre l’entreprise et ses joueurs et prospects à travers une démarche relationnelle enrichie (communication autour des jackpots, relais des événements des marques, célébration des gagnants, développement de l’interactivité avec les fans). Il illustre aussi la volonté de FDJ de renforcer sa présence sur le digital, un élément fort de sa stratégie marketing et commerciale dans les mois et années à venir, avec pour objectif de porter les ventes à au moins 1 milliard€ en 2018 (410 M€ en 2013).

« Nous souhaitons communiquer avec les Français là ou ils se trouvent et où ils sont les plus engagés« , assume Patrick Buffard, le directeur général adjoint de FDJ. « Nous savons que Facebook a la capacité et les outils pour toucher de façon efficace le plus grand nombre de personnes« .

L’accord prévoit que Facebook « mobilisera fortement et spécifiquement ses ressources marketing, commerciales et créatives pour optimiser la présence des marques de la Française des Jeux » sur le réseau social.

Laurent Solly, le directeur général de Facebook France, estime que l’accord « illustre aussi la capacité de Facebook à mobiliser toutes ses ressources pour le marché national« .

La seule mesure de précaution prise par les deux partenaires est que les pages créées sur Facebook par la Française des Jeux ne sont pas accessibles aux membres de moins de 18 ans.

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