Jamais un haut-fonctionnaire ne s'était prêté à un tel exercice. Eric Walter, secrétaire général de l'Hadopi, a répondu directement, sur les forums de Numerama, à 67 questions posées par des internautes. Par ses administrés.

C'est un exercice qu'il faut saluer avec respect, non seulement pour le travail abattu, mais aussi parce que c'est la première fois qu'un haut fonctionnaire de l'administration française se prête sur Internet à un tel jeu de questions-réponses directes, sans le filtre de journalistes, avec les administrés. Merci donc au secrétaire général de l'Hadopi Eric Walter d'avoir pris le temps et le risque d'un tel exercice, et merci aux membres de la communauté Numerama qui avez su organiser en totale autonomie cette interview géante, dans laquelle nous nous sommes refusés d'intervenir.

Depuis un premier dimanche de décembre, où les premières questions posées sur le forum de Numerama sont arrivées, Eric Walter a répondu au total à 67 questions sur Hadopi. Le style des questions et des réponses est franc, personnel, loin des formulations journalistiques plates ou des réponses langue-de-bois auxquelles l'exercice habituel de l'interview aboutit.

Quand le journaliste peut s'effacer et que le dialogue constructif peut s'établir en direct, la démocratie progresse. Bien sûr, les questions ne sont pas toujours respectueuses. Elles sont parfois très provocatrices. Mais elles sont le plus souvent pertinentes, presque toujours sincères, et font naître un type de discussion nouveau, à bâtons rompus, très enrichissante, que l'on aimerait revoir avec d'autres institutions.

L'échange est "sorti de nulle part un soir où j’en ai eu marre de lire n’importe quoi", explique Eric Walter. "Si ma présence et mes réponses vous permettent de découvrir des aspects plus complexes du sujet tant mieux. Aucun échange écrit à mon humble avis ne peut emporter de conviction et je ne cherche pas à vous convaincre. Juste à vous détailler ce qu’on fait, pourquoi, comment, etc.".

"Intellectuellement comme professionnellement ça a été un exercice, en fait, très enrichissant. Et au delà, j’y ai pris beaucoup de plaisir. C’était une suite de questions intelligentes. Elles m’ont permis d’échanger avec mes collaborateurs qui les ont lues comme moi. Elles ont nourri notre travail et notre propre réflexion."

Quelques extraits des réponses apportées :

  • Sur Hadopi qui coûterait trop cher : "Du point de vue du budget de l’Etat voire de celui du ministère de la Culture et de la Communication, Hadopi représente une goutte d’eau (0,1 % du budget culture)."
  • Sur la possibilité de prendre en compte l'existence des sites pirates plutôt que de chercher à les poursuivre : "Il pourrait peut-être (et j’insiste sur le « peut-être ») être plus efficace de les associer à la rémunération des œuvres qu’ils diffusent plutôt que de persister à tenter de les faire disparaître. C’est la raison pour laquelle j’ai inventé il y a plusieurs mois le concept de «  rémunération proportionnelle du partage  » que l’Hadopi travaille en ce moment à formaliser" (voir notre article sur la rémunération proportionnelle du partage)
  • Sur l'offre légale qui serait plus attractive si elle était moins chère : "ça ne sert a priori à rien si ce n’est pas le montant nécessaire. Genre je vais voir mon boulanger et sa baguette à 1,10 euros et je luis donne 0,20 euros parce que c’est ce que je suis prêt à « lâcher » pour son pain. Je dis a priori parce que, a posteriori, si on réfléchit autrement, il y a peut être des solutions. A nouveau c’est ce qui a fondé l’idée de rémunération proportionnelle du partage."
  • Sur le bilan de l'Hadopi : "Bien sûr c’est positif. Faut être sérieux et voir plus loin que les articles à 2 balles qui fleurissent sur le net. D’une part on continue à rappeler en effet massivement à « Mme Michu » qu’apparemment son abonnement internet sert à des pratiques illicites et que ça comporte des risques. D’autre part on essaye autre chose. Les deux sont liés. Sans le premier je suis totalement convaincu que le second n’aurait jamais vu le jour."
  • Sur le mécénat global comme solution de rémunération de la création : "Je trouve ça complètement idiot."
  • Sur la surveillance des internautes comme mode de régulation du piratage : "Je pense qu’on peut à la fois respecter le droit d’auteur et éviter de déployer des moyens de plus en plus importants pour combattre ceux qui ne le respectent pas. Ca s’appelle une inversion de paradigme, pour être plus clair une manière différente de voir les choses. L’expérience d’Hadopi nous a permis d’envisager ça, à nouveau c’est notre concept de  rémunération proportionnelle du partage ."
  • Sur ses pratiques personnelles : "En ce qui concerne la musique, en tenant compte de mes goûts assez spécifiques, je suis plutôt très satisfait de la plateforme que j’utilise, Qobuz, qui a de plus la particularité de proposer des fichers de qualité CD, contrairement à iTunes que j’ai complètement abandonné pour cette raison de qualité."
  • Sur les DRM des livres électroniques : "Comme dit ma compagne, c’est comme si on avait plein de bibliothèques toutes plus ou moins vides sans pouvoir passer les livres de l’une à l’autre."
  • Sur les échanges non marchands (lesquels ne donneraient lieux à aucune transaction financière selon le projet de rémunération proportionnelle du partage) : "Le partage non marchand c’est l’arbre qui cache la forêt. En gros, selon les évaluations, on parle de environ 2 % des internautes"
  • Sur le fait que l'Hadopi sanctionnerait le défaut de sécurisation sans fournir les moyens de sécuriser  : "Pfffff… Lisez la loi au lieu de lire les billets à 2 balles qui fleurissent sur le net."
  • Sur le fait qu'Internet devrait amener à changer la façon d'envisager les modèles plutôt qu'entretenir l'existant : "Je ne suis pas partisan de jeter la pierre à qui que ce soit et, en revanche, plutôt convaincu que internet appelle une nouvelle façon de faire de la politique (et donc des choix) avec ce paradoxe étonnant qui veut que, justement parce que internet va très vite, je crois que la politique sur les questions internet doit aller lentement."
  • Sur l'éventuelle hypocrisie de la loi qui ne sanctionne pas directement le piratage, mais le fait de ne pas avoir sécurisé efficacement la connexion : "Je suis totalement en phase avec le principe de responsabilité de l’abonné à internet. On dit souvent que, avec internet, l’intelligence est aux extrémités. J’en suis convaincu. Mais cela veut dire aussi que la responsabilité est aux extrémités. En résumé, le seul régulateur de l’internet c’est l’internaute" (…) "« défaut de sécurisation » est une sémantique juridique qu’il ne faut évidemment pas lire en termes techniques. Le sens est défaut d’exercice de votre responsabilité individuelle (…) La négligence caractérisée est extrêmement controversée, mais c’est dommage : il y a du génie dans sa conception et je reste convaincu qu’elle aurait pu être améliorée."
  • Toujours sur la responsabilité de l'abonné : "La loi est ce qu’elle est. Imparfaite sans doute mais elle s’impose. Si vous décidez de vous en foutre et de laisser votre abonnement servir à des actes illictes c’est votre choix, votre problème, votre responsabilité." (…) "Internet ce n’est pas un légo pour gamins en bas âge. Internet c’est une responsabilité (…) Avec internet nous sommes appelés à devenir des adultes de la connexion. En France on n’est pas rendus … pas oublier qu’on a passé des années à enseigner aux gamins comment utiliser MS Office au lieu de leur enseigner le code."
  • Sur les virus et autres botnets qui seraient présents sur 16 % des PC en France, et qui seraient plus dangereux que le piratage d'oeuvres culturelles : "Il faudrait déjà connaître les moyens engagés contre ce que vous dénoncez. Je n’ai pas lu beaucoup d’articles sur la question. C’est sans doute trop de travail pour ceux qui s’évertuent à décortiquer Hadopi."

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