Une semaine après son opération de communication menée à l'occasion de la visite de Frédéric Mitterrand dans ses locaux, l'Hadopi a publié l'intégralité de l'étude dont la publication partielle vantait les prémices d'une certaine efficacité. Or comme l'on pouvait s'y attendre, l'étude intégrale montre un paysage beaucoup plus nuancé...

Usages gratuits déclarés par les internautes qui déclarent une consommation exclusivement légale

La semaine dernière, nous avions accueilli avec beaucoup de recul la publication parcellaire de l’étude qui permettait au Figaro d’affirmer que 50 % des internautes avertis auraient arrêté de télécharger. Il fallait en effet se garder de toute conclusion hâtive alors que le nombre d’internautes avertis parmi les sondés était extrêmement faible, trop pour en conclure quoi que ce soit. Surtout, l’Hadopi n’avait publié que 8 pages d’une étude d’une soixantaine de pages.

Dans sa communication, appuyée par la visite expresse de Frédéric Mitterrand, la Haute Autorité avait en effet sélectionné quelques chiffres avec soin, sans que l’on puisse nuancer les conclusions par les autres questions qui restaient inconnues. Or l’on voit bien dans l’étude complète (.pdf) à quel point les nuances et les mises en perspective sont importantes et permettent de beaucoup relativiser les conclusions faites la semaine dernière. Ainsi la page qui permettait de dire que 50 % des internautes directement ou indirectement avertis ont arrêté de consommer illégalement a été modifiée pour bien préciser, comme nous l’avions dit, que la « base [est] trop faible pour en tirer une observation« , et que les résultats « illustrent seulement une tendance« . Le tableau détaillé montre que 2 % des sondés ont personnellement reçu un avertissement.

L’Hadopi affichait aussi fièrement que « 50 % des internautes interrogés considèrent que la mise en place de l’Hadopi est  » une bonne initiative « « , ce qui est neuf points de mieux que lors de la première étude communiquée en début d’année.

Bravo.

Mais dans l’étude de janvier, nous voyions également que près d’un internaute sur deux considéraient tout autant que la Haute Autorité « ne sert que les intérêts particuliers de certains« , « porte atteinte à la protection des données personnelles« , « n’est pas en phase avec la culture du web » ou « porte atteinte aux libertés individuelles« … Or ces jugements-là n’ont pas été testés dans la dernière fournée ! L’appréciation de l’Hadopi devient ainsi une simple question binaire, alors que l’étude précédente avait démontré qu’elle était beaucoup, beaucoup plus subtile, voire paradoxale.

De même, toutes les questions liées aux solutions de sécurisation sont passées à la trappe. C’est pourtant un axe essentiel du travail de la Haute Autorité, qui doit inciter à l’installation de moyens de sécurisation.

Vous avez dit « licite » ?

Par ailleurs, l’Hadopi avait mis en avant la semaine dernière le fait que 41 % des internautes estiment que la Haute Autorité les incite à changer leurs habitudes de consommation, et que 38 % d’entre eux disent arrêter de consommer de façon illégale (ils ne sont pourtant que 22 % des internautes à déclarer connaître la riposte graduée…). Mais le sondage complet montre clairement une très grande difficulté des sondés à savoir s’ils font du légal ou de l’illégal.

23 % de ceux qui déclarent utiliser des services exclusivement licites… ne savent pas du tout comment reconnaître un service légal d’un service illégal. 54 % des personnes interrogées pensent que le caractère payant d’une offre est une garantie absolue de légalité, et parmi ceux qui déclarent un usage exclusivement légal, on remarque une forte proportion d’usage de plateformes de streaming ou de téléchargement direct. Y compris gratuites. Ceux qui disent consommer toujours légalement sont ainsi 71 % à déclarer qu’ils regardent des séries TV sur des plateformes de streaming gratuites, ce qui est très anormalement élevé tant l’offre légale en la matière est pauvre en France. Pour ne pas dire inexistante.

On sent d’ailleurs un certain malaise de l’Hadopi, obligée de préciser sous ses résultats qu’il « est possible de consommer de manière licite via ces moyens et [que] la question posée ne peut juger de l’expertise et de la capacité du répondant à « savoir » répondre« .

Pour le moment, le principal effet de la mise en œuvre de la riposte graduée semble être d’avoir semé la confusion dans l’esprit des internautes, qui ne savent plus à quel saint se vouer. Ils sont plus nombreux qu’avant à douter de la légalité des services en ligne. Ce pourrait être une bonne nouvelle pour le label qu’est en train de mettre en place l’Hadopi mais celui-ci n’apparaît pas pour l’instant comme une garantie. 37 % des internautes seulement considèrent qu’un label ou parrainage par un organisme de contrôle les aiderait à reconnaître le caractère légal de l’offre, ce qui est moins élevé qu’en début d’année (42 %).

Enfin, on voit que l’Hadopi n’a pas d’action possible sur une grande partie des internautes qui déclarent un usage illicite. Moins d’un « pirate » sur 4 utilise encore les réseaux Peer-to-Peer, alors qu’ils sont parfois une majorité à utiliser les sites de téléchargement direct, en particulier pour les films et les séries TV. Or ces pratiques-là sont à l’abri de toute riposte graduée.

Il faut aussi remarquer un certain paradoxe. Aujourd’hui, seules les industries de la musique et du cinéma peuvent recourir aux services de l’Hadopi. Or depuis six mois, parmi ceux qui téléchargent illégalement, la part de ceux qui disent téléchargent de la musique est passée de 57 % à 77 %, et ceux qui téléchargent des films de 48 % à 71 %.

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