Mercredi 3 novembre sortait dans les librairies le premier livre de Pascal Nègre, "Sans Contrefaçon" (Fayard). Le Président d'Universal Music France, connu des internautes pour sa lutte souvent grotesque contre le piratage, y livre son expérience de producteur et sa vision de l'avenir. Un récit intéressant, qui laisse cependant l'impression d'arriver trop tard, et de ne pas aller au bout de sa réflexion de fond sur l'industrie musicale.

Avouons-le, lorsque nous avons ouvert le livre de Pascal Nègre, c’était avec l’idée que nous allions le descendre avec la même férocité que celle qui avait accompagnée notre critique de l’essai commis par Christophe Tardieu. Une férocité méritée tant la médiocrité du style accompagnait un degré zéro de la réflexion sur le fond. Mais « Sans Contrefaçon » est au contraire un assez bon livre. Bien écrit (ce qui est peut-être moins à mettre au crédit de Nègre qu’au nègre), il est souvent intéressant dans les points de vue qu’il exprime ou les anecdotes qu’il raconte, évidemment subjectif et partial, mais rarement caricatural.

Bien sûr, on s’étrangle à lire dans sa défense de la loi Hadopi que la seule conséquence du recours exercé au Conseil constitutionnel a été d’ajouter au dispositif une amende de 1500 euros (« De quoi faire réfléchir : 1500 euros, c’est presque quinze ans d’abonnement à Deezer ou Spotify« ). Pascal Nègre oublie bien opportunément de rappeler que le bénéfice du recours a été de faire que les sanctions ne soient plus automatiques et incontrôlées mais encadrées par l’autorité judiciaire, ce qui diminuera considérablement le nombre de sanctions et leur systématisme.

Bien sûr, on s’agace de lire que l’échec des DRM n’est pas dû au principe-même des mesures anti-copie, mais à l’entêtement d’Apple et Microsoft à ne pas vouloir rendre leurs systèmes interopérables.

Bien sûr, on s’amuse de lire page 196 que l’industrie du disque en France « représente une centaine de milliers d’emplois« , lorsqu’il faut dramatiser les conséquences de la crise du secteur. Et lire cinq pages plus loin, page 201, qu’Universal Music France, « première compagnie de disques en France, n’est qu’une grosse PME d’environ 700 salariés« , lorsqu’il faut contrer ceux qui critiquent l’opulence des maisons de disques.

On n’ouvre pas un livre de Pascal Nègre avec l’ambition d’y éviter la mauvaise foi, et rassurez-vous, il y en a. Les poncifs du lobbyiste sont bien présents et parsèment l’ouvrage. Mais il n’y a pas que cela, et c’est ce qui rend le récit intéressant.

L’auteur a souhaité faire découvrir aux néophytes le métier de producteur, et il répond plutôt bien à cette promesse, en particulier sous l’angle des stratégies marketing dont on comprend qu’elles sont la véritable passion de Pascal Nègre, et sa grande fierté (avec une première partie autobiographique qui flirte avec l’hagiographie). Il y décrit bien la différence de philosophie entre les différentes majors, la stratégie « long terme » suivie avec succès par Universal, les processus de négociation des contrats d’artistes, la dépendance des labels « indépendants » aux majors, la logique économique des « vaches à lait » qui financent la plupart des productions déficitaires,… Il n’hésite pas à montrer comment l’on fabrique le changement d’image d’un artiste (l’exemple de Johnny Hallyday est détaillé sur de longues pages pour montrer à quel point le chanteur doit tout à son ancien producteur…), ou comment Universal a exploité la Star Academy pour promouvoir des disques ou relancer des carrières.

Avec un certain cynisme mais aussi avec pragmatisme, Pascal Nègre défend bien le rôle clé du producteur dans la profession artistique. Il montre le travail réalisé par toute une équipe autour d’un album, et la difficulté de faire émerger un artiste inconnu. En ce sens, le livre donne l’impression d’arriver quelques années trop tard, pour légitimer après-coup ce qui laisse le goût d’une sale guerre. Il tente aujourd’hui l’opération séduction qu’aurait dû réaliser l’industrie du disque il y a des années, avant d’insulter et d’attaquer ses propres clients rebaptisés « pirates ».

Une maison de disques… pour servir qui ?

Le livre donne aussi et surtout l’impression de ne pas aller au bout d’une réflexion pourtant pertinente et essentielle. Pascal Nègre matraque comme une antienne qu’un producteur est indispensable plus encore aujourd’hui qu’hier au succès d’un artiste. « Aujourd’hui, un certain nombre de perceptions sont brouillées car on imagine qu’il n’est plus besoin d’intermédiaire entre les artistes et le public, qu’il suffit à tout musicien d’enregistrer seul dans sa cave et de diffuser ses créations sur Internet« , écrit-il. « Certes, il aura alors la satisfaction d’avoir des amis sur Facebook à l’autre bout du monde, de s’être exprimé artistiquement, voire de gagner un tout petit peu d’argent avec sa musique – mais il ne sera jamais Michael Jackson, Zazie, ou Abd Al Malick« , prévient l’auteur.

Parallèlement, tout le long de son texte, Pascal Nègre montre que la « starisation » des artistes, encore vraie dans les années 1990, est désormais révolue. Il analyse bien l’effondrement des médias de masse (télévision et radios) qui ont fait les succès planétaires ou nationaux d’hier, et se félicite sincèrement de la chance offerte par Internet de contourner ces mastodontes vieillissants qui dictaient autrefois la culture populaire. Il montre comment Universal utilise Internet pour agréger des communautés de fans autour d’artistes qui n’auraient pas pu s’exposer médiatiquement dans les voies traditionnelles, mais s’inquiète du « massacre de la classe moyenne » des artistes qui ne font pas « le buzz » et n’arrivent plus à vivre de leur musique après la production de leurs premiers albums. En somme, il décrit une paupérisation de l’artiste-interprète à succès, due à la multiplication des canaux de diffusion qui éparpillent l’audience (« La nouvelle génération se maquille et se coiffe toute seule (…) il et plus difficile pour des artistes qui ont vécu l’époque du foie gras d’en revenir à l’oeuf-mayonnaise« ). A la fois une chance, et une tragédie.

Mais jamais Pascal Nègre ne rejoint les deux bouts de la ficelle. Il défend d’un côté, convaincant, qu’une maison de disques est indispensable pour devenir une star ou plus simplement pour espérer vivre de sa musique. Puis il explique, tout aussi convaincant, qu’il sera de moins en moins possible d’être une star et de gagner sa vie avec la musique enregistrée, car c’est la force des choses. Le Président d’Universal Music France soutient que sa maison de disques n’est pas en voie de disparition en démontrant pourtant sans même s’en rendre compte qu’elle devient inutile, non pas parce qu’il n’y a plus besoin d’intermédiaire, mais parce que la musique comme profession est elle-même en voie de disparition. A tout le moins la musique enregistrée, qui n’est née qu’à la fin du 19ème siècle, et pourrait mourir au cours du nôtre sans que ça ne soit un fait tragique pour l’humanité ou les artistes.

Enfin, Pascal Nègre critique l’immoralité des « pirates » qui veulent « s’emparer de notre production sans la payer« . « Le problème n’est pas l’écart de quatre-vingt-dix-neuf centimes d’euros entre un téléchargement légal et un téléchargement illégal ; c’est une question de principe« , insiste-t-il pour s’opposer à « la théorie de la gratuité généralisée« . Il ne voit pas le bénéfice social d’un mouvement de fond de libéralisation de l’accès aux œuvres. C’est pourtant lui qui écrit que l’artiste veut rencontrer un public parce que « c’est le propre de la musique d’être partagée« . C’est aussi lui qui, racontant ses débuts professionnels, explique qu’il s’est forgé gratuitement sa culture musicale grâce à une radio locale dont il était animateur puis responsable des disques (« Comme je gère librement le confortable budget d’achats de la radio, je peux me permettre d’être curieux« ). Il nie aujourd’hui aux jeunes le même droit à se cultiver musicalement, ou alors pas gratuitement.

Parlant des formules d’abonnement payantes sur Deezer ou Spotify, il calcule même que « si, à terme, ce type de consommation s’impose et que dix millions de Français payent dix euros par mois, nous revenons au chiffre d’affaires d’avant la crise du disque« . Mais il ne peut ignorer que c’est une prévision irréaliste, sachant qu’en moyenne au plus fort de l’industrie du disque chaque foyer (pas chaque Français, mais chaque foyer) consommait en 2001 selon le Credoc environ 65 euros de musique… par an.

Aussi même si le résumé de presse de Fayard assure que « le président d’Universal analyse avec une bonne longueur d’avance » l’industrie musicale, l’ouvrage donne l’impression que son auteur n’ose pas annoncer clairement ce qu’il entrevoit immanquablement : la fin de l’industrialisation de la musique enregistrée.

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