Peut-on imaginer un Facebook libre et décentralisé ?

Guillaume Champeau - publié le Mercredi 12 Mai 2010 à 16h26 - posté dans High-Tech

Avec Facebook la vie privée est devenue une monnaie d'échange. Et l'on paye de plus en plus en cher un service que l'on se met paradoxalement à redouter, même s'il nous paraît indispensable. Si certains se mettent à quitter Facebook pour retrouver temps libre et confidentialité, d'autres imaginent sérieusement un réseau social alternatif, décentralisé, libre, où les utilisateurs auraient le contrôle de leurs données. Un fantasme ?

Le mois dernier, l'Electronic Frontier Foundation (EFF) a publié un billet remarqué sur l'évolution des politiques de protection de la vie privée sur Facebook depuis son lancement en 2005. "Lorsque ça a commencé, c'était un espace privé de communication avec un groupe de votre choix. Rapidement, ça s'est transformé en une plate-forme où une grande partie de votre information est publique par défaut. Aujourd'hui, c'est devenu une plate-forme où vous n'avez pas d'autre choix que de rendre certaines informations publiques, et ces informations publiques peuvent être partagées par Facebook après ses sites web partenaires et utilisées pour de la publicité ciblée", résumait l'EFF.

La notice de vie privée de 2005, qui n'a pourtant que cinq ans, semble surréaliste tant elle est éloignée de ce que pratique Facebook aujourd'hui : "Aucune information informelle que vous soumettez à Facebook ne sera disponible à un quelconque utilisateur du Site Web qui n'appartient pas à au moins un des groupes que vous avez spécifiés dans vos paramètres de vie privée".

Pour bien prendre la mesure de l'évolution depuis cinq ans, Matt McKeon a réalisé sur son site un extraordinaire graphique qui montre année après année l'augmentation du type de données rendues publiques par défaut. McKeon prévient qu'il adore Facebook, et que ça n'est pas destiné à encourager les utilisateurs à quitter le réseau social, mais plutôt à réviser les paramètres de vie privée sur leur compte : (allez cliquer sur les graphiques sur le site de McKeon, au moins pour voir ce que l'on peut faire en HTML en se passant du Flash)

Tristan Nitot, qui signale ces graphiques sur son blog, remarque une tendance de fond. "De plus en plus de personnes quittent Facebook (souvent des gens qui l'ont adopté en avance) au point que The Consumerist (l'équivalent américain de Que Choisir) explique à ses lecteurs comment quitter définitivement Facebook !", note-t-il. La semaine dernière, InSites Consulting publiait une étude qui montrait que 55 % des utilisateurs de Facebook ne lui font plus confiance.

Le très influent Wired a lui-même appelé à l'émergence d'une alternative libre, et c'est justement ce que promet le projet Diaspora : un réseau social décentralisé à la manière des réseaux P2P d'échanges de fichiers, respectueux de la vie privée, et basé sur un logiciel libre sous licence aGPL.

A cet égard, il faut lire aussi l'interview passionnante d'Eben Moglen (avocat-conseil de la Free Software Foundation et président du Software Freedom Law Center), traduite et publiée le mois dernier par Framasoft. Il y décrit le projet d'une décentralisation totale des services en ligne, qui permettrait aux utilisateurs de reprendre le contrôle de leurs données avec une meilleure protection de leurs droits. Plutôt que de s'en remettre aux datacenters des Google, Facebook, Yahoo et autres Microsoft, l'idée est d'héberger chez soi une petite part du réseau social, avec ses propres données chiffrées, et celles de ses amis :

Le meilleur matériel est la SheevaPlug, un serveur ultraléger, à base de processeur ARM (basse consommation), à brancher sur une prise murale. Un appareil qui peut être vendu à tous, une fois pour toutes et pour un prix modique ; les gens le ramènent à la maison, le branchent sur une prise électrique, puis sur une prise réseau, et c'est parti. Il s'installe, se configure via votre navigateur Web, ou n'importe quelle machine disponible au logis, et puis il va chercher toutes les données de vos réseaux sociaux en ligne, et peut fermer vos comptes. Il fait de lui-même une sauvegarde chiffrée vers les prises de vos amis, si bien que chacun est sécurisé de façon optimale, disposant d'une version protégée de ses données chez ses amis.

Et il se met à faire toutes les opérations que nous estimons nécessaires avec une application de réseau social. Il lit les flux, il s'occupe du mur sur lequel écrivent vos amis - il rend toutes les fonctionnalités compatibles avec ce dont vous avez l'habitude.

Mais le journal de connexion est chez vous, et dans la société à laquelle j'appartiens au moins, nous avons encore quelques vestiges de règles qui encadrent l'accès au domicile privé : si des gens veulent accéder au journal de connexion, ils doivent avoir une commission rogatoire. En fait, dans chaque société, le domicile privé de quelqu'un est presque aussi sacré qu'il peut l'être.

Et donc, ce que je propose basiquement, c'est que nous construisions un environnement de réseau social reposant sur les logiciels libres dont nous disposons, qui sont d'ailleurs déjà les logiciels utilisés dans la partie serveur des réseaux sociaux; et que nous nous équipions d'un appareil qui inclura une distribution libre dont chacun pourra faire tout ce qu'il veut, et du matériel bon marché qui conquerra le monde entier que nous l'utilisions pour ça ou non, parce qu'il a un aspect et des fonctions tout à fait séduisantes pour son prix.

(...)

Bien entendu, nous fournirons également aux gens un service de courriels chiffrés - permettant de ne pas mettre leur courrier sur une machine de Google, mais dans leur propre maison, où il sera chiffré, sauvegardé chez tous les amis et ainsi de suite. D'ailleurs à très long terme nous pourrons commencer à ramener les courriels vers une situation où, sans être un moyen de communication privée, ils cesseront d'être des cartes postales quotidiennes aux services secrets.

Nous voudrions donc aussi frapper un grand coup pour faire avancer de façon significative les libertés fondamentales numériques, ce qui ne se fera pas sans un minimum de technicité.

Remplacer Facebook par une solution libre, décentralisée, où l'utilisateur reste maître de ses données personnelles... rêve, ou future réalité ? Seriez-vous prêt, vous, à débourser près d'une centaine d'euros pour l'une de ces SheevaPlugs ?

Publié par Guillaume Champeau, le 12 Mai 2010 à 16h26
 
 
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Commentaires à propos de «Peut-on imaginer un Facebook libre et décentralisé ?»
 

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L'avenir d'internet est dans le serveur personnel/privé , je met le p'tit billet tout de suite sur la table !
Akuseru, le 12/05/2010 - 19:22
Intéressant tout ça ...

Mais est ce compatible hadopi/loppsi/débits-asynchrones ce genre d'initiatives ?
C'est exactement la question que je me posais ! Je suis super intéressé par ce genre de truc (j'en suis à préparer mon serveur mail auto-hébergé), mais avec l'upload pourris qu'ils nous vendent, c'est quand même pas gagné :redcard: .

Et merci à l'équipe de Framalang pour les traductions. :biggrinthumb:
Parler aussi de Movim ou de Gnu Social serait une très bonne chose ! ;-)
D'autres sociétés ont lancés des produits basés sur le SheevaPlug. Il y a notamment le GuruPlug Server. Il a en plus le wifi et le bluetooth : http://www.newit.co....ucts.php?cat=11 et là : http://computingplug...x.php/Main_Page

Mais Marvell a déjà annoncé la version 3 de son SheevaPlug qui aurait dû sortir en avril : http://www.linuxford...and-610/?kc=rss

La plupart de ces liens viennent de ce site : http://www.plugcomputer.org/
gordontesos, le 12/05/2010 - 17:05
moicpit, le 12/05/2010 - 16:58
Que se passe t-il si Internet vient à couper chez nous ? Ou si le SheevaPlug crame ?

Si ta connexion vient à couper, ou si tu as une panne d'électricité, ton profil est indisponible le temps de la panne. Ce qui n'est pas vraiment dramatique selon moi. Ceci dit, on réfléchit à une solution pour maintenir tout ça en ligne en cas de coupure, sans sacrifier le contrôle de l'utilisateur sur ses données.

Si le plug crame, l'utilisateur disposera de copies de sauvegarde cryptées stockées sur les plugs de ses amis de confiance (ces derniers ne pourront donc pas les lire). Il aura préalablement exporté sa clé de déchiffrement, pour récupérer l'intégralité de son profil.

Dans ce cas et comme c'est du p2p voir p4p ... si les données sont réparties chez des tiers de confiances ... eux mêmes étant répliqués aussi chez soit ... en cas de panne ... rien n'empêche qu'ils servent aussi maintenir en fonction ;)
gordontesos, le 12/05/2010 - 17:08
Capripot, le 12/05/2010 - 17:05
@moicipit les infos sont hébergé sur les plug des tous tes amis, donc il ya un maximum de redondance et de sauvegarde, c'est bien non ?
Le problème est plus : quelle capacité ? t le mises à jour et améliorations, qui s'en charge ?

Pour la capacité, ce sera à l'utilisateur de choisir, dans le cas du Sheevaplug, car celui-ci propose en interne seulement 512Mo. Les données seront donc stockées sur un disque ou une clé USB, ou une carte SD.

Pour les mises à jour, elles seront prises en charge par le serveur central de la distribution qu'on fournira, comme pour toute distribution GNU/Linux.

Et est ce qu'on pourra avoir par exemple 2 serveurs qui se synchronisent pour assurer une certaine redondance ?
Capripot, le 13/05/2010 - 15:49
gordontesos, le 12/05/2010 - 17:08
Capripot, le 12/05/2010 - 17:05
@moicipit les infos sont hébergé sur les plug des tous tes amis, donc il ya un maximum de redondance et de sauvegarde, c'est bien non ?
Le problème est plus : quelle capacité ? t le mises à jour et améliorations, qui s'en charge ?

Pour la capacité, ce sera à l'utilisateur de choisir, dans le cas du Sheevaplug, car celui-ci propose en interne seulement 512Mo. Les données seront donc stockées sur un disque ou une clé USB, ou une carte SD.

Pour les mises à jour, elles seront prises en charge par le serveur central de la distribution qu'on fournira, comme pour toute distribution GNU/Linux.

Et est ce qu'on pourra avoir par exemple 2 serveurs qui se synchronisent pour assurer une certaine redondance ?

Rien ne l'empêche. Mais l'idée de faire confiance à des tiers pour le backup est plus économique.
Yop,
Ce genre de projet commence à faire surface c'est bien, parce que c'est vraiment nécessaire. Mais vous auriez pu mentionner un projet français du même genre que diaspora : http://www.movim.eu/
Plus de détails ici : http://www.vanaryon....l-decentralise/
a+
gordontesos, le 12/05/2010 - 16:42
Quel est le problème ? Le serveur sera toujours soumis aux lois, et l'utilisateur est aussi hébergeur, ce qui ne le rend pas imperméable à la législation. Quelles fins malveillantes ? La naissance d'un botnet ? Ces serveurs seront conçus dans une optique de sécurité, les botnets sont composés de vieilles machines sous Windows peu protégées, pas de serveurs. Penser que les utilisateurs, parce qu'ils disposeraient de serveurs personnels, commettraient des actes malveillants, c'est de la présomption de culpabilité.

Entendons-nous, je suis un fervent défenseur de la présomption d'innocence, un fervent détracteur d'HADOPI, un fervent détracteur de la LOPSI.

Ceci étant précisé, je ne peux pas m'empêcher de penser que ce projet pourrait être détourné à des fins délictuelles. Dans la mesure où ce projet a pour but de protéger la vie privée de ses utilisateurs, j'imagine qu'il sera particulièrement difficile de savoir ce qui s'échange sur ce réseau entre les utilisateurs qui ont autorisé le partage d'informations entre-eux (en particulier grâce ou à cause des technologies de chiffrement employées). Aussi longtemps qu'on n'est pas "amis" et donc autorisés à accéder aux contenus partagés, impossible de savoir ce qui s'échange : des mots d'amour, des photos de vacances, des ?uvres protégées (en aparté, à quand une licence globale ?), des plans d'attaque, mais aussi en poussant à l'extrême et en restant dans l'air du temps, des images pédo-pornographiques et autres documents illicites qui ont une portée forte, induisent des atteintes à la personne particulièrement violente, bien au delà des réseaux informatiques.

Après, je suis très partagé en ce qui concerne les responsabilités. Finalement, ce projet ne fait que proposer une solution technologie qui me semble particulièrement louable mais qui vient ajouter une nouvelle brique à la question de la gestion et la surveillance des contenus. En clair ce qui est exposé dans l'excellent recueil "Confession d'un pédophile, l'impossible filtrage du web". Je ne peux pas non plus m'empêcher de penser que le législateur, à force de se tromper de cible, a une très grande part de responsabilité dans l'émergence de ces technologies. Je crois très sincèrement que la tolérance zéro est la pire des solutions parce qu'elle déresponsabilise ses auteurs d'une part et ne répond pas à l'attente des administrés d'autre part. A chaque fois, le problème reste entier et occasionne des débordements plus dramatiques les uns que les autres.

Pour revenir au sujet qui nous intéresse, imposer que les conditions d'utilisations des réseaux sociaux soient figées dès la mise en route du service ou que leur évolution soit soumise à l'approbation d'une instance administrative spécialisée et indépendante permettrait d'évité les dérives qui s'annoncent en réparation du préjudice subit et ressentis par les utilisateurs. On n'est finalement pas très loin de l'idée que les peuples se fassent justice eux-même. Avec toutes les erreurs et les dérives que cela sous-entend.
100 euros ? Oui. Plutôt payer 100 euros que de payer des mastodontes infects comme Facebook en données personnelles.
Mais j'avoue avoir toujours énormément de mal à comprendre le besoin d'étaler sa vie, ses amis, ses humeurs et ses goûts sur un média public..

Cette notion de vie privée est loin d'évoluer naturellement, elle est au contraire façonnée par des saloperies comme Facebook. Le petit Zuckerberg et sa tronche de ravi de la crèche finira plus rapidement qu'il ne le croit par devoir rendre des comptes. Méfiez-vous des geeks à tronche de toon : on a déjà eu Bill Gates, bordel de merde.
C'est une idée séduisante.
Néanmoins, pour qu'elle s'impose face à des mastodontes comme Facebook, il faudrait surtout qu'un seul grand protocole comme celui poussé par Google, Wave (installable aussi sur chaque machine soit dit en passant) s'impose, comme l'a fait POP, IMAP et SMTP pour les mails. Sans un "protocol to rull them all" ca sera juste un petit nid de geek qui utilisera ca.
Et si on veut que les gens adoptent ca, il faudrait qu'ils n'aient pas à débourser un centime, mais plutot qu'un tel service soit intégré dans une télé, ou autre. Parce qu'avec l'avenement des TV connectés, de moins en moins de monde achète une set top box ou des petits serveurs en plus. Surtout en France où entre les box des opérateurs et les TV il n'y a plus grand chose à combler en plus.
Je suis tombé sur le site d'un projet ressemblant énormément à l'idée que je me fais de l'utilisation d'Internet. Le projet a un nom assez rigolo WeeStit (http://www.weestit.com) et il semblerait qu'il soit bien avancé.

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