Avec Facebook la vie privée est devenue une monnaie d'échange. Et l'on paye de plus en plus en cher un service que l'on se met paradoxalement à redouter, même s'il nous paraît indispensable. Si certains se mettent à quitter Facebook pour retrouver temps libre et confidentialité, d'autres imaginent sérieusement un réseau social alternatif, décentralisé, libre, où les utilisateurs auraient le contrôle de leurs données. Un fantasme ?

Le mois dernier, l’Electronic Frontier Foundation (EFF) a publié un billet remarqué sur l’évolution des politiques de protection de la vie privée sur Facebook depuis son lancement en 2005. « Lorsque ça a commencé, c’était un espace privé de communication avec un groupe de votre choix. Rapidement, ça s’est transformé en une plate-forme où une grande partie de votre information est publique par défaut. Aujourd’hui, c’est devenu une plate-forme où vous n’avez pas d’autre choix que de rendre certaines informations publiques, et ces informations publiques peuvent être partagées par Facebook après ses sites web partenaires et utilisées pour de la publicité ciblée« , résumait l’EFF.

La notice de vie privée de 2005, qui n’a pourtant que cinq ans, semble surréaliste tant elle est éloignée de ce que pratique Facebook aujourd’hui : « Aucune information informelle que vous soumettez à Facebook ne sera disponible à un quelconque utilisateur du Site Web qui n’appartient pas à au moins un des groupes que vous avez spécifiés dans vos paramètres de vie privée« .

Pour bien prendre la mesure de l’évolution depuis cinq ans, Matt McKeon a réalisé sur son site un extraordinaire graphique qui montre année après année l’augmentation du type de données rendues publiques par défaut. McKeon prévient qu’il adore Facebook, et que ça n’est pas destiné à encourager les utilisateurs à quitter le réseau social, mais plutôt à réviser les paramètres de vie privée sur leur compte : (allez cliquer sur les graphiques sur le site de McKeon, au moins pour voir ce que l’on peut faire en HTML en se passant du Flash)

Tristan Nitot, qui signale ces graphiques sur son blog, remarque une tendance de fond. « De plus en plus de personnes quittent Facebook (souvent des gens qui l’ont adopté en avance) au point que The Consumerist (l’équivalent américain de Que Choisir) explique à ses lecteurs comment quitter définitivement Facebook  ! », note-t-il. La semaine dernière, InSites Consulting publiait une étude qui montrait que 55 % des utilisateurs de Facebook ne lui font plus confiance.

Le très influent Wired a lui-même appelé à l’émergence d’une alternative libre, et c’est justement ce que promet le projet Diaspora : un réseau social décentralisé à la manière des réseaux P2P d’échanges de fichiers, respectueux de la vie privée, et basé sur un logiciel libre sous licence aGPL.

A cet égard, il faut lire aussi l’interview passionnante d’Eben Moglen (avocat-conseil de la Free Software Foundation et président du Software Freedom Law Center), traduite et publiée le mois dernier par Framasoft. Il y décrit le projet d’une décentralisation totale des services en ligne, qui permettrait aux utilisateurs de reprendre le contrôle de leurs données avec une meilleure protection de leurs droits. Plutôt que de s’en remettre aux datacenters des Google, Facebook, Yahoo et autres Microsoft, l’idée est d’héberger chez soi une petite part du réseau social, avec ses propres données chiffrées, et celles de ses amis :

Le meilleur matériel est la SheevaPlug, un serveur ultraléger, à base de processeur ARM (basse consommation), à brancher sur une prise murale. Un appareil qui peut être vendu à tous, une fois pour toutes et pour un prix modique ; les gens le ramènent à la maison, le branchent sur une prise électrique, puis sur une prise réseau, et c’est parti. Il s’installe, se configure via votre navigateur Web, ou n’importe quelle machine disponible au logis, et puis il va chercher toutes les données de vos réseaux sociaux en ligne, et peut fermer vos comptes. Il fait de lui-même une sauvegarde chiffrée vers les prises de vos amis, si bien que chacun est sécurisé de façon optimale, disposant d’une version protégée de ses données chez ses amis.

Et il se met à faire toutes les opérations que nous estimons nécessaires avec une application de réseau social. Il lit les flux, il s’occupe du mur sur lequel écrivent vos amis – il rend toutes les fonctionnalités compatibles avec ce dont vous avez l’habitude.

Mais le journal de connexion est chez vous, et dans la société à laquelle j’appartiens au moins, nous avons encore quelques vestiges de règles qui encadrent l’accès au domicile privé : si des gens veulent accéder au journal de connexion, ils doivent avoir une commission rogatoire. En fait, dans chaque société, le domicile privé de quelqu’un est presque aussi sacré qu’il peut l’être.

Et donc, ce que je propose basiquement, c’est que nous construisions un environnement de réseau social reposant sur les logiciels libres dont nous disposons, qui sont d’ailleurs déjà les logiciels utilisés dans la partie serveur des réseaux sociaux ; et que nous nous équipions d’un appareil qui inclura une distribution libre dont chacun pourra faire tout ce qu’il veut, et du matériel bon marché qui conquerra le monde entier que nous l’utilisions pour ça ou non, parce qu’il a un aspect et des fonctions tout à fait séduisantes pour son prix.

(…)

Bien entendu, nous fournirons également aux gens un service de courriels chiffrés – permettant de ne pas mettre leur courrier sur une machine de Google, mais dans leur propre maison, où il sera chiffré, sauvegardé chez tous les amis et ainsi de suite. D’ailleurs à très long terme nous pourrons commencer à ramener les courriels vers une situation où, sans être un moyen de communication privée, ils cesseront d’être des cartes postales quotidiennes aux services secrets.

Nous voudrions donc aussi frapper un grand coup pour faire avancer de façon significative les libertés fondamentales numériques, ce qui ne se fera pas sans un minimum de technicité.

Remplacer Facebook par une solution libre, décentralisée, où l’utilisateur reste maître de ses données personnelles… rêve, ou future réalité ? Seriez-vous prêt, vous, à débourser près d’une centaine d’euros pour l’une de ces SheevaPlugs ?

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