Le monde du cinéma commence à s'inquiéter de plus en plus de la montée du piratage sur les réseaux Peer-to-Peer. Jusque là retardé par rapport à la musique par la lenteur des connexions Internet, le téléchargement des films connaît une croissance importante à mesure notamment que les connexions à haut-débit se généralisent. Le remède pourrait venir de la vidéo à la demande, mais surtout d'une refonte totale du marché.

Le Centre National de la Cinématographie publiait récemment un rapport alarmant sur le téléchargement de films sur Internet, révélant selon ses chiffres que 19 % des internautes auraient déjà téléchargé des films sur Internet. Et le rapport de mettre en sous-titres : « Près de 3 millions de pirates en France« . Selon le CNC, le pirate moyen téléchargerait 11 films par mois, ce qui fait au total 32 millions de films mensuellement téléchargés.

Michel Gomez, délégué général de la société civile des auteurs réalisateurs producteurs (ARP), tient à relativiser ces chiffres qui, à l’époque, ont fait les grands titres dans les média. Dans une interview publiée le 22 juillet par le Journal du Net, M.Gomez porte un jugement sévère sur l’étude et les conclusions du CNC :

« Honnêtement, je doute beaucoup de la fiabilité de ces chiffres. Quand je les lis, j’ai l’impression d’entendre les « spécialistes » qui arrivent à chiffrer l’économie souterraine mais, par définition, c’est impossible. Ces chiffres sont irréalistes, personnellement je suis incapable de faire la moindre estimation. Par contre, je remarque que le chiffre d’affaires de l’industrie n’en souffre pas vraiment. La fréquentation en salle continue d’augmenter, les audiences télévision sont bonnes, et la vente de DVD augmente moins vite, certes, mais cela est principalement dû à la maturation du marché. Le cinéma se porte bien.« 

On peut saluer l’honnêteté du propos. Néanmoins, il n’est pas question pour l’industrie cinématographique de se reposer sur ses beaux lauriers et de se faire surprendre par le piratage à l’instar de sa cousine musicale. « Le piratage peut donc devenir rapidement dévastateur pour notre industrie, c’est pourquoi il faut réagir maintenant« , précise le délégué général de l’ARP, « d’autant que les accès hauts débits sont en pleine explosion« . Selon les chiffres publiés cette semaine par l’ART (l’autorité de régulation des télécommunications), 40 % des connexions actuelles seraient en haut débit, ce qui représente près de 4,5 millions d’abonnés.

Remettre l’organisation de l’industrie en question

Comment donc anticiper au mieux la montée du piratage des films sur Internet ? La méthode de l’autruche boxeuse développée par l’industrie du disque et par les studios d’Hollywood ne semble pas percer les murs de l’ARP, qui cherche d’autres coupables. Plutôt que de porter plainte contre les consommateurs, mieux vaut offrir un service de qualité et répondre réellement aux besoins des internautes. En France, cela passe entre autres par une remise en question des lois imposant une « chronologie des média ».

Sauf dérogation, il faut en effet attendre 6 mois après la sortie en salle avant de pouvoir proposer un film en vente ou en location. Puis six mois plus tard, les chaînes cryptées comme Canal+ peuvent diffuser le film, quand les chaînes en clair devront attendre au moins 2 ans. Le « pay-per-view » peut être proposé 9 mois après la sortie en salle (en réalité après l’obtention du visa d’exploitation), alors que la vidéo à la demande (VoD, video on demand) n’est pas reglementée. C’est en fait une décision du Conseil d’Etat de 1998 qui a apporté des éclaircissements en plaçant la VoD sur le même calendrier que la vente ou location en vidéo. Contrairement aux Etats-Unis où le calendrier est négocié librement entre les profesionnels, impossible donc en France de proposer un service de téléchargement vidéo sur Internet qui concurrencerait le piratage.

Actuellement, il est quasi systématique de trouver une copie d’un film sur les réseaux Peer-to-Peer le jour même de sa sortie. Le succès des screeners démontre l’attrait du public pour cette disponibilité immédiate, alors que la bonne santé générale des entrées cinéma tend à prouver que la diffusion d’un film sur une télévision de salon ne concurrence pas l’écran géant de la salle obscure à l’odeur de pop-corn. « Ce sera toujours plus sympa d’aller au cinéma pour voir un film que de le voir chez soi« , concède ainsi Michel Gomez. « Il faut revoir toute la chronologie des médias et intégrer la VoD dedans. Déjà, cela n’a aucun sens que les grandes chaînes gratuites comme TF1 ne puissent pas diffuser de films de moins de deux ans. Et le problème de la VoD renforce l’idée qu’il faut tout revoir. C’est un gros chantier et nous en discutons« , précise t-il.

Les FAI deviendront demain un véritable média, diffuseur de contenus sur Internet, y compris de films. Ce sont les premiers intéressés par la montée de la VoD. Néanmoins, l’ARP ne veut rien précépiter. Le casse-tête est compliqué, et ceci notamment à cause de l’importance de Canal+ dans l’équilibre économique du marché : « Nous ne pouvons pas déséquilibrer l’économie de la production cinématographique. Prenons un exemple tout simple, Canal+ finance à 25 % la production cinéma en France. Si les films diffusés par Canal+ ont déjà été diffusés en VoD sur les réseaux de Wanadoo, qui voudra encore payer les 30 euros d’abonnement à Canal+ ?« .

En clair, les fournisseurs d’accès à Internet devront peut-être accepter de ne plus être que fournisseur de tuyaux pour avoir demain le droit de diffuser légalement des films attractifs. Ils devront être de véritables vecteurs culturels, ce qui impliquera, peut-être, de financer eux-même une partie de la création…

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