Cinéma libre : entretien avec Joseph Paris (Ralamax Prod)
Guillaume Champeau -
publié le Lundi 13 Octobre 2008 à 18h21 -
posté dans Société 2.0
![]() Alors que 31 cinéastes traditionnels se positionnaient cet été en faveur de la loi Création et Internet, un producteur indépendant, Ralamax Prod, organise un contre-appel. Son fondateur Joseph Paris, qui prépare le film Varsovie-Express avec un budget de 1 million d'euros et l'aide des internautes, nous explique pourquoi il a choisi les licences libres pour produire son nouveau long métrage.
Bonjour Joseph Paris. Vous avez fondé Ralamax Prod qui produit des films sous licence libre. Comment est né ce projet ? J'ai d'abord suivi une formation d'acteur au départ, en faisant La Scène sur Saône à Lyon, qui est sous le parrainage de Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui. Et puis je me suis penché sur la nécessité pour moi et pour d'autres de disposer de notre propre structure de production, et j'ai été curieux de savoir si l'esprit des logiciels libres pouvait s'appliquer à l'art. Pour l'anecdote, c'est simplement en essayant "art+libre" sur Google que j'ai découvert Copyleft Attitude, puis les Creative Commons. Beaucoup prétendent que les licences libres ne peuvent pas financer le cinéma. Quel budget a nécessité un film comme le Bal des Innocents ? Le Bal des Innocents a été tourné avec rien du tout, la caméra était cassée, tout nous a été prêté mais l'expérience que j'en tire c'est quelques 50.000 téléchargements (hors eMule) les premiers mois pour un premier film. Il y a peu de jeunes réalisateurs qui arrivent à ce nombre de spectateurs, nous avons donc vérifié l'hypothèse du téléchargement libre comme force de promotion. Comment avez-vous réussi à le faire connaître pour obtenir autant de téléchargements ? Nous avons présenté le film en avant première, donc avant-même sa diffusion sur le web, rue des frères Lumière à Lyon, le lieu de naissance du cinéma, le 29 juin 2006. C'était aussi un jour tristement célèbre pour l'adoption de la loi DADVSI par le Sénat, donc nous avions eu quelques coupures presse à l'époque dans Allociné, Cinélive, L'Express... et les médias locaux à Lyon. Le bouche à oreille à dû compter énormément aussi. Vous n'envisagez donc pas le cinéma comme une profession, ou vous pensez qu'un modèle économique viable existe pour les cinéastes avec le cinéma libre ? Précisément ! On vient de dire ce qu'était Ralamax Prod au début, l'idée de base. Mais aujourd'hui, nous avons deux démarches principales. Premièrement, on veut inventer et faire valoir un nouveau modèle économique pour le cinéma libre ayant pour objectif d'assurer la production de créations non formatées, et d'améliorer la rémunération des artistes. Deuxièmement, nous voulons favoriser la création collaborative, notamment au travers de Varsovie-Express, un long métrage collaboratif et libre. Nous avons travaillé avec l'aide et le conseil de plusieurs personnes dont Jacques Attali, sur les bilans de plusieurs expériences comme Nine Inch Nails, en en s'appuyant sur les conclusions de plusieurs rapports sur l'économie du cinéma, principalement celui du Club des 13. Et nous sommes arrivés à plusieurs propositions pour un nouveau modèle libre et équitable. Ensuite, nous pensons que la grande distribution de DVD est un modèle périmé : pourquoi payer 9 euros un DVD d'une qualité médiocre quand on peut avoir le même film gratuitement sur internet ? Il faut privilégier l'édition collector de DVD plus chers, mais plus beaux, avec plus de contenus exclusifs, et vendus en édition limitée, avec éventuellement la signature de l'artiste ou de l'interprète principal. C'est un modèle que le milieu de l'art contemporain exploite déjà depuis un moment, avec succès. La libre diffusion du film sur internet ajoute une plus-value. Mais les complex de cinéma ne diffuseront pas les films libres si ils ne sont pas distribués par les grands distributeurs du cinéma contrôlés par les majors... ? Ca va prendre du temps c'est sûr, il va falloir convaincre. Mais il ne faut pas oublier que d'un autre côté ils voient leur ancien modèle s'effriter... le changement ne se fait jamais du jour au lendemain, mais il se fera. Nous expérimentons un nouveau modèle de production avec Varsovie-Express. Lorsque le film se présentera aux distributeurs il sera accompagné de toute sa communauté. C'est le seul film qui va exister auprès du public bien avant sa sortie. C'est un argument pour convaincre les distributeurs. Parlez-nous justement du mode de production de Varsovie Express. Avec quels moyens humains et financiers est-il produit, pour quelles "prétentions" artistiques ? Varsovie-Express est un projet de long métrage collaboratif et libre. Il est réalisé intégralement avec une communauté d'artistes sur Internet sous la direction artistique de Ralamax Prod. Toutes les phases créatives sont ouvertes à participation : scénario, repérages, storyboard, bande originale... Côté production, le film coûte un peu moins d'un million d'euros, ce qui est un très petit budget quand on sait que le budget moyen d'un long métrage en France est à 5 millions. Nous allons pour cela associer deux sources de financements, les financements publics naturellement à travers le CNC (Centre National de la Cinématographie, ndlr), et la participation des internautes. Le site du film va ré-ouvrir prochainement avec une nouvelle interface et la possibilité pour les internautes d'investir sur le film et d'obtenir ensuite une rémunération sur recettes après la sortie en salle, au prorata de leur investissement. C'est un modèle qui, s'il fait ses preuves, va je pense s'imposer dans le cinéma français. Mais on voit que MyMajorCompany qui fonctionne sur le même modèle pour la production musicale a dû s'associer à Warner Music pour la distribution de ses artistes. Comment allez-vous garantir votre indépendance? MyMajorCompany fait les choses à moitié. D'un côté ils expérimentent un nouveau modèle de production, et d'un autre côté ils restent dans l'ancien modèle au niveau de la distribution, avec le MP3 payant auquel plus personne ne croit. L'association de MMC avec Warner est une erreur stratégique selon moi. Quand les internautes vont voir qu'ils ne récupèrent rien de leur investissement, ils vont partir. Comment réagit le ministère de la Culture ? Et concrètement, qu'est-ce que le cinéma libre permet de faire qu'une production classique ne permet pas ? Le cinéma libre permet... et il n'est pas exagéré que de le dire... d'être libre ! En effet, la combinaison des fonds publics et des investissements des internautes nous permet de ne pas dépendre d'une quelconque puissance, telle une chaîne de télévision, ce qui nous permet d'être entièrement libre dans la création. Dans l'art il faut se libérer de l'ingérence de ses financiers pour être complètement libre. Vous n'êtes donc pas en accord avec le projet du ministère de la Culture de lutter contre le piratage avec la riposte graduée ? Qu'est-ce que vous attendez du gouvernement au niveau de la diffusion des oeuvres sur Internet ? En premier lieu je pense qu'il n'y a rien à attendre sur ce sujet d'un gouvernement qui a financé sa campagne avec le soutien financier des gros groupes et des majors. Le fait de confier la présidence d'une commission d'étude sur le téléchargement au PDG de la Fnac, Denis Oliviennes, qui a écrit un livre intitulé "La gratuité c'est le vol", relève soit du parti pris, soit de l'incompétence. La loi Création et Internet n'est pas particulièrement dangeureuse en soit pour le cinéma libre, mais elle est juste anachronique et décalée de la réalité. Elle constitue par son existence même une négation de notre mouvement : la culture libre. Quel accueil recevez-vous de groupes de défense des droits du cinéma comme l'ARP ou la SACD, qui font pression sur le législateur ? L'ARP et la SACD défendent une certaine conception du cinéma, mais ça n'est pas la seule. Nous allons déposer notre contre-appel sur la loi Hadopi et la liste des signataires au Ministère de la culture, nous verrons leur réaction. Je pense que l'ARP et la SACD autant que le ministère lui meme ne sont pas très au fait des possibilités qu'offre Internet aujourd'hui. Ils défendent l'ancien modèle car il n'ont pas compris le nouveau. Merci beaucoup Joseph. Un message pour finir à nos lecteurs ? Non, merci à vous pour nous permettre de partager notre vision. J'invite les lecteurs à signer et à diffusion notre contre-appel sur la loi Hadopi. à lire aussi
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Commentaires à propos de «Cinéma libre : entretien avec Joseph Paris (Ralamax Prod)»
Très belle initiative, par contre question indépendance par rapport au financement je reste sceptique. Si ce modèle réussi, je suis persuadé que les "internautes" qui participeront au financement exigeront d'avoir leur mot à dire. Sinon ils iront financer un autre film qui leur permettra d'avoir ce "pouvoir" sur la réalisation.
@Massoud : Ils auront leur mot à dire à hauteur du % de financement du film, c'est du moins comme cela que je le comprends.
Pour l'instant ils n'ont pas leur mot à dire.
"Le cinéma libre permet... et il n'est pas exagéré que de le dire... d'être libre ! En effet, la combinaison des fonds publics et des investissements des internautes nous permet de ne pas dépendre d'une quelconque puissance, telle une chaîne de télévision, ce qui nous permet d'être entièrement libre dans la création. Dans l'art IL FAUT SE LIBERER DE L'INGERENCE DE SES FINANCIERS POUR à‹TRE COMPLETEMENT LIBRE. Il est assez probable que dans le cadre d'une production traditionnelle nous n'aurions pu choisir nos acteurs, présenter ce style de scénario, y faire participer des inconnus tant sur la bande originale que sur chacune des étapes créatives du film..." Mais si jamais les financiers internautes exigent d'avoir leur part dans les décisions, bien sûr que ce sera en fonction de l'investissement. De plus rien n'empêche les majors de devenir "internaute" et de financer en très grande majorité ce type de film. La question de l'indépendance ne me parait pas si simple. Je me suis mal exprimé, semble-t-il. Je voulais dire que si 1000 ou 10000 personnes en viennent à financer un film de cinéma libre, le poids(ingérence) de chaque internaute sera d'autant plus faible que le nombre d'individus uniques augmente.
Mmmh, l'idée est séduisante, mais les premiers temps promettent d'être durs: mais il a raison d'essayer car il faudra être dans les premiers, pour avoir une chance de recolter une part du gateau du 'financement direct par les internautes'... Car franchment, assez peu de gens sont (déjà) prêt à produire eux-mêmes ce qu'ils téléchargent par ailleurs. NiN a une fan-base sans commune mesure avec un tout jeune realisateur, aussi bon soit-il.
Bonne chance, dans tous les cas |
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"Il faut privilégier l'édition collector de DVD plus chers, mais plus beaux, avec plus de contenus exclusifs, et vendus en édition limitée, avec éventuellement la signature de l'artiste ou de l'interprète principal. C'est un modèle que le milieu de l'art contemporain exploite déjà depuis un moment, avec succès. La libre diffusion du film sur internet ajoute une plus-value."
Ca me rappelle quelque chose ... ;-)
http://viva-musica.b...-on-demand.html
Une bien belle aventure. A voir si un équilibre financier est possible. Si ce système est une alternative au modèle classique, il ne sera jamais un modèle dominant. Par contre, son succès permettrait de dévoiler les possibilité du web.
La force de ce projet (Varsovie Express), c'est d'utiliser Internet à la fois pour la promotion mais aussi la création et la production du projet.
Une dernière question Joseph, comment payez-vous votre loyer et votre connexion Internet ?